lundi 9 février 2009

Chap XV Courrier en prison






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Pour Albert, la priorité est d’affirmer qu’il existe encore en manifestant sa présence auprès de ses proches. Ils doivent savoir qu’il accepte son incarcération contraint et forcé, mais qu’il ne baisse pas les bras. Comme toujours, il doit se montrer fort. Solide. Pour rassurer ceux qui l’aiment, bien sûr, mais surtout pour lui. Pour donner un sens à ces choses et ne pas se laisser dépasser par elles. Comme il aime tant à le dire, il veut pouvoir se regarder dans la glace en se rasant le matin. En se rasant… Quoi que… Il a décidé de ne pas utiliser un rasoir tant qu’il serait entre ces murs. Comme ça. Pour affirmer que cela ne peut pas durer. Et pour visualiser le temps passé.
A l’encontre de toutes les lois et de tous les règlements Maître Sorino accepte de servir de messager. Il est sincèrement et profondément choqué par le fait que la magistrate ait décidé de faire passer tout le courrier, entrant et sortant, par ses bureaux. Comme si le détenu était une menace pour la société. Il assume les risques de sa prise de position.
Il a toutefois demandé à son client d’écrire normalement par les voies règlementaires, indépendamment des courriers que lui-même remettra aux destinataires. Al va donc s’employer à rédiger en premier les courtes missives qu’il devra remettre à son conseil dès le lendemain au « parloir avocat », puis les courriers plus officiels qui transiteront par le bureau de la juge. Jusqu’à l’extinction des feux, il reste courbé sur les feuilles rayées, vaguement jaunies, du mauvais bloc correspondance qu’il a pu obtenir de l’administration.


« Mes enfants chéris, mes trésors,

Vous savez maintenant tout du drame qui s’est abattu sur nous de façon tellement incompréhensible. Notre avocat, Maître Sorino, qui doit vous remettre cette lettre pourra si besoin répondre aux ques-tions que vous vous posez encore.

Vous êtes grands, et je sais que vous vous montrerez forts. Vous savez bien que votre Maman tenait par-dessus tout à ce que nous vous disions toujours la vérité. Aussi difficile soit-elle. Elle nous a été enlevée par un ou une criminelle pour des raisons inexplicables. Parce que le hasard et mon métier m’a fait remonter sur Paris justement ce jour là, la justice, sans le moindre début de preuve a décidé de me soupçonner et de me mettre en prison en attendant d’en savoir plus. Ainsi, elle a fait le choix de vous priver de ma tendresse au moment où vous en avez le plus besoin. C’est injuste. Mais nous devons respecter les décisions des représentants de la loi et nous montrer forts et confiants. La vérité sera vite connue. J’en suis sûr. Et en vous montrant forts et courageux tous les trois, vous m’aiderez, moi, à être fort aussi pour pouvoir me défendre.
Toi, Nadège, tu es une grande fille et je sais que tu vas vouloir te montrer courageuse pour aider tes petits frères. Mais je veux te dire que tu as AUSSI le droit d’être malheureuse et triste et le droit de pleurer. Tata Sophie te donnera j’en suis sûr toute la tendresse et les câlins que je voudrais pouvoir te donner dans ces moments si difficiles. Tu sais, moi aussi je pleure souvent depuis le drame.
Vous, mes garçons chéris, Cyril et Jérôme, je veux vous dire aussi combien je vous aime, combien je suis malheureux d’être loin de vous. Je sais bien qu’à dix ans on ne passe pas sa vie à pleurer, même après un grand malheur. Et vous ne devez pas avoir honte d’avoir envie de jouer. C’est la vie. Juste, je vous demande de ne pas faire trop de difficultés ni à votre sœur, ni à Dominique et Tata Sophie. Eux aussi ont beaucoup de chagrin, vous le savez bien.

Mes petits trésors, vous savez combien je vous aime. Je vais vous écrire une lettre qui vous parviendra par le courrier normal. Cela peut être un peu long, vous la recevrez dans quelques jours.

Je vous adore mes amours, et je rêve du moment où je pourrai vous serrer sur mon cœur. Votre Papa, si malheureux d’être loin de vous,
Papa. »




« Domi, mon amour,

Comment aurions-nous pu seulement imaginer cette situation lorsque je t’ai serré dans mes bras il y a quelques jours avant de monter dans le taxi ? Par pudeur et refus d’un exhibitionnisme que j’imaginais mal venu, je me suis alors retenu de t’embrasser avec passion. Combien je le regrette aujourd’hui ! Je ne cesse d’y penser.
Je t’aime. De plus en plus, de plus en plus passionnément. Même si à cet instant mon esprit est rempli, envahi, tu le comprendras, par les pensées vers Suzy.
Comment un tel drame a-t-il pu se produire ? Comment une telle haine, car il s’agit bien de haine, j’en suis convaincu, a-t-elle pu s’approcher de cette femme qui a toujours été la bonté incarnée ?
Mais je ne t’écris pas pour te parler de ma douleur. Je sais par Maître Sorino qui accepte d’être mon messager, qu’aucun de vous, et toi encore plus fortement que les autres, n’avez douté le moindre instant de mon innocence. Dans cet ignoble carnage, nous sommes tous des victimes. Nicolas aussi, encore plus que nous tous. Il doit être si seul.

Si tu savais combien je me réjouis de la longue discussion que nous avons eue à ton retour ! Encore une fois la preuve est faite que franchise et transparence entre deux êtres qui s’aiment est la seule attitude possible. Je frémis, à l’idée que sinon tu aurais pu apprendre par des suintements de l’enquête ce qui s’était passé entre Suzy et moi en ton absence.
Je suis suffisamment malheureux de notre intimité dévoilée par la découverte de mon journal secret. Cela t’a valu d’être importuné par les enquêteurs, et ce n’est sans doute pas fini. Mais là, aucune hypocrisie ni aucun mensonge. Une cachotterie puérile dont j’étais loin de soupçonner les conséquences à venir ! Je me préparais juste à te faire une surprise en rédigeant pour nos un an « le roman de notre vie ».
Un peu loupé comme surprise. Combien je m’en veux !

Je cherche obsessionnellement une explication à ce drame. Les policiers ont immédiatement écarté la piste d’un rôdeur, et je partage leur avis. Nicolas a heureusement vu ses alibis confirmés de façon indiscutable. Les autres familiers ont été également innocentés. Oui, je partage toutes ces analyses. Je partage moins les conclusions qu’ils en ont tiré !
Tu le sais, ou Maître Sorino te l’expliquera, une mise en scène macabre entoure le meurtre. Je suis à peu près certain que c’est là que l’on doit rechercher la clé du mobile. Et je tourne en rond, je tourne en rond… Pour autant que ma cellule me le permette.
Les mutilations faites à la poitrine de Suzy sont d’évidence en rapport avec la découverte de son cancer. Mais si peu de personnes étaient au courant ! Toi, moi. Pas Nicolas à qui elle comptait en parler à son retour, après la biopsie. Le personnel médical est à écarter. A priori.
Je cherche. Et bute contre un mur dans quelque direction que je me tourne.


Je voulais te dire aussi que je te confie mes enfants. Dans ces circonstances, c’est à toi seul qu’ils peuvent se raccrocher. Parce qu’ils savent l’amour que nous nous portons, et la profonde tendresse que nous avions pour leur mère.
Ma sœur, bien sûr, doit également se démener comme un beau diable. Je la connais, elle doit même bien souvent être envahissante. Ne t’en formalise pas. Elle est ainsi. Le cœur sur la main, mais toujours le besoin de se mettre en première ligne. Et puis, vous n’êtes pas trop de deux pour panser les âmes de mes petits chéris. Redis-leur combien je les aime.
Je leur écris une autre lettre, en la faisant passer par le circuit légal. Afin de n’éveiller aucun soupçon. Je leur explique que le courrier risque d’arriver un peu plus tard. Il te faudra peut-être les faire patienter…

Je t’aime, je t’aime. Et c’est ce qui me fait tenir.
Al. »




« Sœurette,

Merci pour tout. Pour avoir répondu immédiatement à l’appel à l’aide lancé par l’intermédiaire d’Olivier. Pour avoir annulé toutes tes obligations pour venir soutenir Dominique dans sa prise en charge de mes enfants.
Aussi, pour n’avoir à aucun moment douté de mon innocence. Et ce, malgré tes profondes réticences pour le mode de vie qui est le mien. Je ne dis pas le mode de vie que j’ai choisi. Simplement celui que la vie m’impose. Dans cette cohabitation subie et imprévue en mon absence, je suis convaincu que ton objectivité te permettra de découvrir combien mon jeune compagnon, Dominique, est excep-tionnel et plein de qualités. Combien nous nous aimons. Combien les enfants l’aiment et le respectent.
Ce que nous vivons est incompréhensible. Cette situation grotesque et catastrophique ne peut pas durer. Mais en attendant, heureusement que tu es là.
Téléphone à Maman pour lui dire combien je l’aime et combien je pense à elle. Qu’elle ait confiance. La vérité ne peut tarder.
Je suis soulagé que Papa ne soit pas en mesure de réaliser ce qui se passe. Il aimait tellement Suzy. Il n’aurait pas supporté ce qui arrive. Et mon incarcération, même en étant convaincu de mon innocence, aurait été pour lui une honte insoutenable.
La vie le veut ainsi. Les choses, finalement, ont peut-être un sens ?

Je ne t’écris pas plus longuement pour le moment : je voudrais consacrer un bon bout de temps à rédiger une belle lettre pour les enfants.

Ton petit frère t’embrasse tendrement, tu seras toujours pour lui, contre toutes les évidences, sa « petite sœurette ».

A bientôt. Je te tiendrai au courant de la situation.
Al. »





Le temps manque à Al. Il tient à faire le premier courrier pour les enfants. Il compte mettre tout son talent pour que la lecture de la missive noue les tripes de la magistrate. Elle veut lire ? Au moins qu’elle soit servie.
Il doit absolument déposer plus d’une lettre. Rapidement, il rédige un billet pour ses beaux-parents.



« Chers Papé et Mamé,

Je souffre encore plus de ne pouvoir être auprès de vous dans le deuil qui nous frappe. Malgré nos petits désaccords, je sais bien que vous aimeriez que je sois auprès de vous dans ces épreuves.
Une injustice incompréhensible vous a arraché celle qui comptait le plus au monde pour vous, et la justice des hommes vous empêche de vous appuyer sur ceux qui partageaient votre amour pour Suzy. Cela ne durera pas. Cela ne peut durer. Nous devons garder con-fiance.
Et surtout, surtout, pensez aux enfants. Ils vont tellement avoir besoin de vous, de votre soutien. Je sais qu’ils comptent également énormément pour vous deux. Ils sont la chair de votre enfant chérie.

Notre avocat a dû vous faire savoir que je souhaitais retarder autant que possible les obsèques, car bien entendu je voudrais être auprès de vous et des enfants dans ces instants douloureux. Malheureusement, pour cela il ne faut pas précipiter la remise du corps à la famille, et pendant ces longs jours, ceci vous prive de la possibilité de vous recueillir sereinement. Je le sais, et j’en souffre également pour vous.
Pourtant, je vous supplie de ne faire aucune démarche qui précipiterait les procédures.
Mon incarcération incompréhensible ne peut se prolonger indéfini-ment. Mon avocat va déposer une demande de libération conditionnelle, et nous avons bon espoir. Par ailleurs, la police ne néglige rien dans cette enquête difficile et la vérité ne pourra pas rester masquée très longtemps. J’en suis sûr.

Suzy avait dû vous dire combien nos vacances ensemble à Mimizan avec les enfants et son compagnon avaient été merveilleuses de bonheur et de simplicité. Les petits finissaient le séjour avec Dominique et moi, et rien, absolument rien ne permettait de prévoir ce drame.
J’ai demandé à ma sœur Sophie d’aller porter renfort à Domi pour que Nadège et les jumeaux puissent rester dans les Landes. Ils sont bien entendu très affectés par leur chagrin et par mon absence, et je crois préférable qu’ils restent pour le moment éloignés de toute cette agitation.
Si vous le souhaitez et en ressentez le besoin, vous pourrez, sans aucune difficulté, aller passer quelques jours auprès d’eux. Vous connaissez la maison. Dominique et Sophie seront heureux de vous y accueillir.

Enfin, simplement, un maladroit merci pour vos déclarations à la police où vous avez affirmé sans équivoque que vous me gardiez toute votre confiance. Vous savez combien j’ai aimé votre fille. Combien je l’aimais encore. Hélas, cela n’a pas suffi à écarter les soupçons qui pèsent sur moi. Seule la vérité pourra totalement me disculper.

Dans l’attente de pouvoir vous serrer dans mes bras, je vous embrasse affectueusement, et vous redit toute ma tendresse.
Votre gendre,
Al. »







« Mes chéris,

Juste un petit mot pour vous dire qu’il n’y a pas une minute, pas une seconde où je ne pense pas à vous. Et à votre maman. Les monstrueuses circonstances qui nous tiennent éloignés, ne peuvent pas durer très longtemps. Bientôt, j’en suis certain, je pourrai de nouveau vous serrer dans mes bras. Je vous aime, tous les trois, mon cœur explose en pensant à vous… J’espère, non, je sais, que dans ces circonstances vous vous montrez courageux et que vous faites tout votre possible pour faciliter la tâche de Dominique et de Tata Sophie. Embrassez-les pour moi.
Pour le moment, il est préférable que vous restiez dans les Landes. Au moins jusqu’à la rentrée scolaire. D’ici là, bien des choses peu-vent se passer, et je veux croire, encore, que nous serons alors réunis. Maître Sorino va, très prochainement, déposer une demande de libération provisoire. Peut-être cette fois serons-nous écoutés ?
Mais par ce courrier, je veux surtout vous envoyer une petite histoire. Comme celles que je vous racontais souvent, lorsque le soir, nous nous installions sur la terrasse ou sous les pins, avant que vous alliez vous coucher. Vous vous souvenez ? Les Jumeaux des Pinèdes !



Les jumeaux des pinèdes ont la grosse tête…


Vous vous souvenez je suppose que les jumeaux, qui vivent depuis trois cents ans, ont gardé la même façon de s’habiller depuis leur naissance. Le jour où un violent orage avait dévasté toute la forêt jusqu’à l’océan, et où la foudre avait dans un fracas effroyable fendu en deux, dans le sens de la hauteur un magnifique pin maritime multi centenaire. Et là, au cœur de l’arbre, dans le secret de son tronc gigantesque (quatre hommes adultes pouvaient difficilement en faire le tour en se tenant par la main !), deux petites graines venues d’on ne sait où, avaient fait leur nid depuis des décennies… En silence. Secrètement… Et la foudre venait, en un éclair, de les projeter dans la lumière. Les jumeaux des Pinèdes étaient nés.
Je dis juste ça pour vous le remettre en mémoire !
Ils étaient bien entendu nus comme des vers… Et ils n’avaient pas de Maman pour leur tricoter de jolies brassières ! Heureusement, ils savaient déjà marcher, et ils se sont mis à courir dans tous les sens pour trouver de quoi protéger leur nudité et leur petit ventre rond… Avec des fleurs de fougères ils ont tissé de belles petites jupettes, pratiques parce qu’elles ne les serraient pas comme l’aurait fait un pantalon, et ainsi ils pouvaient mieux courir… Avec des aiguilles de pins savamment entrelacées et lissées, ils ont confectionné des sandalettes. Mais ils étaient ennuyés et se sentaient encore nus : ils n’avaient encore rien pour protéger leur tête… C’est alors que dans un coin de la forêt, ils ont retrouvé des jumelles qui avaient été oubliées par les glaneuses qui viennent à la nuit tombée cueillir le petit bois pour allumer leur feu… Mais si, vous savez bien, les jumelles, ces petites tranches de pin, de quinze à trente centimètres, moitié écorce, moitié bois, formées par les outils des résiniers lorsqu’ils entaillent les arbres pour récolter la sève. Lorsqu’ils forment les carres. Ces petites jumelles, bien sèches, ne collaient plus et avaient pris une belle forme arrondie. En entrelaçant de fines ramures de genêt, ils réalisèrent un magnifique chapeau pointu du meilleur effet. Les jumelles de devant étaient assez longues pour que, en baissant juste un peu la tête, tout leur visage soit caché, tout en pouvant observer tranquillement tout ce qui se passait au travers des interstices.
Mais vous savez tout ça par cœur…

Hé bien, figurez-vous, que dernièrement, leurs chapeaux étaient tout usés et tombaient en capilotade… Il fallait faire quelque chose, très vite. Ils ne pouvaient surtout pas prendre le risque de se retrouver tête nue… Que diraient les habitants de la forêt ? Du hérisson au cerf en passant par le sanglier, tous allaient se moquer d’eux ! Et puis, je ne sais plus si je vous l’ai déjà dit ? Le secret de leur pouvoir magique est dans le chapeau ! Plus de chapeau, plus de pouvoir magique !
Ils auraient beau dire sur tous les tons :


Cigalon, Cigala,
Si tu es un méchant, là,
Cesse d’être un méchant, là,
Cigala, Cigalon
Et puisque nous le voulons,
Retourne au pays des méchants, au fond !


Le méchant serait toujours bel et bien là ! Ou bien :



Cigalon, Cigala,
Si tu es un bouteille abandonnée là
Cesse d’être abandonnée là,
Cigala, Cigalon
Retourne dans la voiture, allons,
Des méchants qui t’ont jetée sans raison !


La bouteille ne bougerait pas de place ! Et très vite la forêt deviendrait impraticable, avec tout ce qu’abandonnent les promeneurs négligents.
Ils devaient faire vite. Très vite.
Seulement voila. Il n’y a plus de résiniers. Plus personne ne fait des piques dans les pins avec le hapchot… Les Jumeaux des pinèdes ne trouvaient pas de jumelles de pins… Ils commençaient à être sérieusement inquiets !...
Et puis, comme toujours l’idée leur est venue en même temps.. .Et d’une seule et belle et forte voix, ils ont entonné :


Cigalon, Cigala,
Si dans un coin de la forêt, ici ou là
il reste encore des résiniers, ici ou là
Cigala, Cigalon
Qu’ils cessent de se cacher sans raison,
Mère foudre conduit-nous auprès des gemmeurs, allons…


Le ciel était pourtant magnifiquement bleu et limpide… Mais il y eut un craquement effroyable, et un gigantesque éclair est venu frapper le sol aux pieds des Jumeaux… ceux-ci se sont élevés dans les airs, ont virevolté, plané, volé, portés par une douce brise complice. Et ils se sont posés… Vous savez où ?...
Dans le Sentier du Résinier, à Sanguinet ! Là où, pendant la belle saison, on montre aux touristes comment, autrefois, les hommes savaient utiliser la nature et la respectaient. Et elle le leur rendait bien…
Voici donc nos petits jumeaux qui se précipitent pour récupérer des jumelles… Las… Les techniques ont évolué, et ce ne sont que de toutes petites brindilles de quelques minuscules centimètres que les gemmeurs arrachent des arbres !

- Regarde, elles sont toutes petites, remarque Cigalon,
- Mais non, elles sont normales ! C’est toi qui as pris la grosse tête depuis la dernière fois, rétorque Cigala…
- Dis tout de suite que je suis prétentieux, j’insurge Cigalon !
- Mais non, tu es tête en l’air, s’esclaffe Cigala… Alors elle gonfle en se remplissant de vide !
- Qu’allons-nous faire se désole Cigalon ?
- Déjà ce sont de vrais jumelles, et c’est important, le rassure Cigala…
- Oui, mais alors ?
- Alors…


Cigalon, Cigala,
Oh gentilles brindilles si petites, là
Cessez d’être ainsi petites, petites, là
Cigala, Cigalon,
Ensemble unissez-vous, allons,
De belles jumelles ici nous retrouvons…


Et vous avez compris… En moins de temps qu’il n’en faut à une grande fille et deux petits lascars pour mettre le couvert, les Jumeaux purent se confectionner de magnifiques chapeaux pointus aux pouvoirs magiques magnifiquement neufs.
(Les chapeaux étaient neufs… Mais les pouvoirs aussi… Je vous raconterai une autre fois…)

Mes chéris, je vous fais mille et un baisers… Le un, c’est pour que vous vous disputiez pour savoir qui l’aura… Je vous aime. Bientôt je serai auprès de vous.
Votre père, qui a son gros cœur tout serré.

Albert. »





La juge hausse les épaules. Elle vient reposer les feuillets sur le bureau de son greffier.

- Hé bien, faites suivre Leclerc, allons !
- Vous avez ordonné de contrôler tout le courrier envoyé par le détenu madame la juge.
- Bien sûr, je veux voir ce qu’il dit aux différentes personnes à qui il écrit ! Et ce que ces personnes lui répondent.
- … …
- Mais là, vous voyez bien que c’est une histoire pour ses en-fants, non ? Vous croyez peut-être qu’elle est codée ? Les pauvres mômes ! Ils doivent bien assez souffrir. Leur mère morte et leur père en détention… Laissons-les encore rêver les malheureux. Ils sauront bien assez tôt que leur père est une ordure de la pire espèce.


A ce moment le commissaire frappe et glisse sa tête dans la porte entrouverte :

- Je peux ?
- Ah ! Tiens. Commissaire ! Si vous voulez jeter un œil sur la prose de notre principal suspect… Vous allez voir… C’est sûr ! on lui donnerait le Bon Dieu sans confession, à celui-là ! Dr Jekyl et Mister Hyde, vous connaissez ?


Le policier lit rapidement la lettre que la juge vient de lui tendre, en se gardant bien du moindre commentaire. Il y a bien longtemps qu’il a appris à ne pas l’affronter bille en tête lorsqu’elle se carre dans ses certitudes. Avancer, doucement, par petites touches.
Il profite d’autres formalités à accomplir au Tribunal pour venir dire quelques mots à la juge des nouvelles pistes venues fortuitement à leurs oreilles. Là aussi, par expérience, il sait que l’information va lentement faire son chemin dans les certitudes de la juge. Lorsqu’ils auront de nouveaux éléments, elle sera davantage prête à les écouter. Avec certains autres magistrats, il ne faut parler d’une information que lorsqu’elle a été vérifiée et corroborée par d’autres éléments. La mère Filipoint, elle, aime à s’associer aux méandres des raisonnements des enquêteurs. Et à y mettre bien souvent son grain de sel.
En quelques mots, il l’informe du nouveau « témoin » déniché presqu’accidentellement. Elle reste songeuse quelques minutes…

- Ouais… Attention à ne pas prendre une bulle de savon pour un ballon de foot ! Sinon, je ne sais pas ce que vous en concluez, Jason, mais, à mon avis, vous auriez tord de reporter des soupçons sur le jeune Vanneaux.
Vous me connaissez, je ne porte jamais de jugement à l’emporte pièce sur la personnalité des personnes mises en cause dans une affaire. Mais là, le soir du meurtre, j’ai longuement observé ce jeune homme pendant que votre jeune inspecteur était auprès de lui. Cet homme était vraiment en état de choc. Il n’aurait jamais pu jouer ainsi la comédie !
- Bien sûr… Et il faut dire aussi qu’il est fort joli garçon ! Et qu’on lui donne facilement le Bon Dieu sans confession !
- Jason ! (Elle rit…) Si je ne vous connaissais pas aussi bien, je pourrais me vexer de tels sous-entendus ! Mais je vous connais trop ! D’ailleurs, l’allusion ne tient pas. Bergonses est également fort bel homme, et (malheureusement) il doit aussi beaucoup plaire aux femmes. Mais il est un pervers de la pire espèce, l’autre au contraire semble aussi pur et innocent qu’un agneau qui vient de naître !
- … …
- Attendez…
- … … ?
- Je crois que cette dernière information mérite d’être fouillée très sérieusement, et cette personne… Vous dites ? … Annie Lasvalès ?... Oui, cette Lasvalès doit être très vite entendue. Je ne serais pas étonnée d’une certaine complicité. Qui expliquerait bien des choses… Comme la disparition de l’arme, entre autre.
- Vous imaginez Vanneaux et elle complices ?
- Non ! Pas Vanneaux ! Bergonses !
- Mais rien ne laisse penser qu’ils se connaissent ?
- Allons… Ce n’est pas à un vieux singe que je vais apprendre à faire des grimaces ! Bergonses sait que Vanneaux a beaucoup aimé cette femme. (Souvenez-vous, dans son « journal », c’est lui qui « console » l’abandonné). Le prévenu veut récupérer sa femme. Il retrouve la trace de l’ancienne compagne de son rival, la contacte et, d’une manière ou d’une autre parvient à la convaincre de relancer son ex. Il profite de son voyage à Paris pour la rencontrer, et la pousse à avoir une explication avec sa femme. Pourquoi pas, va avec elle à son domicile, pour faire prendre conscience à sa femme que celui qu’elle croit son fidèle compagnon n’hésite pas à la tromper avec une ex.
Ensuite, qu’il ait commandité le meurtre (Ça peut être une histoire de gros sous également !) ou que la discussion entre les deux femmes ait dégénéré… Ceci reste à déterminer.
- … … ??
- Quoi, vous semblez dubitatif ? Tout ça se tient, non ?
- C’est un scénario qui ne nous surprendrait, ni l’un, ni l’autre ! Nous avons connu plus machiavélique encore ! Mais pour le coup, je pense en premier à des circonstances plus simples. Une dispute entre deux rivales, par exemple.
- Bien entendu, vous avez raison… Quoique l’expression de la victime lors des premières constatations ne faisait pas penser à une dispute qui aurait mal tourné. Et, je dois l’avouer… Je serais déçue quelque part si Bergonses était innocenté ! Il a tellement fait souffrir cette malheureuse femme, de son vivant !
- Mmmm… Le capitaine Henri poursuit les investigations. Il a envoyé des hommes chez elle pour l’entendre. Je vous tiens au courant.

(Chapitre XVI)

samedi 7 février 2009

Chap XIV Justice





14







Irène Filipoint arrive rigoureusement ponctuelle au Tribunal, comme à son habitude.
Elle n’aime vraiment pas cette bâtisse moderne sans aucune personnalité. Son emplacement même l’a toujours gênée. Accolée au dos de la Préfecture, jouxtant le commissariat, et à deux pas de l’Agora, le grand centre commercial qui se voudrait un nouveau centre ville. En somme, les concepteurs ont dû imaginer que l’on venait au Tribunal comme l’on va faire ses courses au supermarché, ou comme l’ont subit d’interminables queues à la préfecture pour faire réviser ses papiers ou pour récupérer une carte grise. Non, vraiment non. Elle était de ceux qui auraient voulu beaucoup plus de solennité, dans un environnement plus difficile d’accès, plus imposant. Ici, les justiciables se garent au parking des cinémas, où il y a toujours de la place, pour venir entendre prononcer des sentences qui sonnent étrangement faux dans ces salles épurées et exagérément fonctionnelles.
Mais il faut faire avec. Et Irène fait de son mieux pour redonner à sa charge le poids de l’apparat de la justice. Son mystère. Son intimidation indispensable.

Madame la juge fait peur. Bien souvent, elle éveille même la haine chez les prévenus. Elle en a parfaitement conscience. Et s’en moque. Au fond d’elle-même, elle sait qu’elle fait son boulot de façon irréprochable. Pour autant que la Justice puisse être exempte de reproches. Si la peur s’avère un outil utile pour percer à jour la vérité, va pour la peur.
Les avocats, eux, connaissent, apprécient et respectent sa droiture. Ils savent par expérience qu’elle instruit toujours avec équilibre les éléments à charge et ceux qui peuvent être à décharge pour leurs clients. Et ils sont les premiers à conseiller à ces derniers de surtout ne pas essayer de finasser avec elle. Dire la vérité. Assumer leurs erreurs. Sinon, ils doivent savoir qu’ils vont immanquablement prêter le flan à ses réactions les plus vives.
Le Parquet aussi, a depuis longtemps abandonné l’illusion de la plier à ses exigences ou ses fantaisies. Ses décisions sont sans appel. Inutile d’essayer de contester une décision de mise en détention ou au contraire de remise en liberté. Ils savent que le moindre de ses dossiers est parfaitement ficelé, argumenté, inattaquable. Le procureur lui donne sans réserve toute sa confiance. Il sait apprécier à sa juste valeur le fait qu’ils soient devenus amis. Il lui confie systématiquement les dossiers les plus épineux, les plus lourds. Parfois les jeunes substituts cherchent encore à contester sa prépondérance. Elle sourit volontiers à leur jeunesse fougueuse. Et les remets gentiment mais fermement à leur place.
Ainsi, au fil des années, madame Filipoint a su construire, puis pré-server l’image d’une juge d’instruction professionnelle et rigoureuse. Toujours implacable. Toujours juste. Son titre de doyenne des juges d’instruction est son bâton de maréchal. Elle n’a jamais voulu solliciter de plus hautes responsabilités. Ni prendre d’autres fonctions au niveau du Siège. Elle a en horreur les aspects administratifs et le management d’une équipe, même si elle accomplit ces tâches rigoureusement. De très loin, elle préfère rester proche du terrain.
Alors, l’image de la vieille fille revêche qui lui colle à la peau. Dieu seul sait à quel point elle s’en moque, en rigole à s’en battre le ventre ! Ni ces rumeurs, ni rien d’autre d’ailleurs ne peut fragiliser sa volonté de fer.
Au passage, elle se remémore, avec quand même quelques battements de cœur, le grave incident survenu il y a quelques années dans son bureau. Elle instruisait une affaire de viol. C’était l’une des toutes premières affaires impliquant le GHB, la drogue du violeur. Le prévenu se prétendait un monsieur digne et respectable. Avec violence il refusait les faits, ressassant sans cesse que la fille était consentante et les avait suivis dans la voiture de son plein gré, ses deux acolytes et lui. Que bien sûr c’était pour le plaisir, et seulement par vice qu’elle s’était adonnée à des fellations tout en se laissant sodomiser. Soudainement, avant que les gardiens puissent faire quoi que ce soit, le prévenu avait bondi comme une furie, envoyant valdinguer tout ce qui était sur son bureau et essayant de renverser celui-ci sur elle ! Il hurlait : « Vous n’êtes qu’une pouffiasse mal baisée, une vieille fille coincée du cul, qui s’excite sur notre dossier ! ».
Les rumeurs devaient courir bon train à la Maison d’Arrêt.
Cet imbécile se rajoutait une procédure d’outrage à magistrat, et s’offrait en prime les rigueurs les plus sévères de ses collègues pour juger le dossier. Son malheureux avocat avait été catastrophé.

Elle prie pour ces imbéciles. Elle ne peut rien faire de plus ! D’ailleurs, combien de gens savent seulement qu’elle a été mariée ? Même parmi ses collègues magistrats, ceux qui sont au courant que sa qualité de « madame » est justifiée doivent se compter sur les doigts d’une main. Et pourtant ! Combien elle a été amoureuse, combien ils ont été heureux ! Son corse de mari, rencontré banalement dans une fête de village, là-bas, lors de vacances au pays, était beau comme un Dieu. Grand, athlétique, un visage d’archange sombre, avec ses grands yeux noirs à demi cachés par d’épais sourcils réguliers, aux cils invraisemblablement longs et recourbés. Ses yeux seuls avaient suffi à la rendre follement éprise. Lui, en athlète accompli, était surtout fier de son corps. Ses yeux ne lui plaisaient pas du tout. « J’ai des yeux de vache ! » disait-il en faisant la grimace. Ils se sont aimés avec passion. Ils ne comptaient pas les dimanches passés sans quitter leur couche. Deux ans. Deux ans seulement. Deux ans de bonheur total qui la nourrissent encore.
Il était flic dans la Brigade Mobile. Il passait ses journées à sillonner les routes sur sa moto. L’uniforme lui allait si bien ! Il avait une allure si fière sur son pur sang ! Pourtant elle n’est pas femme de héros, il n’est pas mort en service. Un soir, en rentrant du cinéma. Un énorme poids lourd lancé à pleine vitesse leur a refusé la priorité. Elle est restée trois mois hospitalisée. Et avait perdu le bébé qu’ils venaient de mettre en route.
Elle n’a plus jamais regardé un autre homme. Ses seuls refuges : le travail et la prière. En attendant de le retrouver. Non, non, elle n’est pas coincée ! Elle ne supporte simplement pas de voir malmener, dévergonder, piétiner, ou simplement ne pas considérer et respecter ce Don de Dieu qu’est l’amour ! Elle voudrait que tout un chacun n’éprouve que de merveilleux et chastes sentiments éthérés.
La vie s’est écoulée sur ses frêles épaules de petit bout de femme. Les ans ont passé. Les kilos superflus sont restés et se sont confortablement installés. Sa belle crinière noire et sauvage s’est disciplinée. En devenant poivre et sel, elle s’est réfugiée dans un minuscule chignon serré presqu’au sommet du crâne. Irène Filipoint ne se maquille jamais, porte des vêtements rigoureux, voire sévères. Ses gambettes, fines et presque minuscules par rapport au reste du corps, trottinent à petits pas serrés, donnant l’impression qu’elle roule vers sa destination. Madame la juge impressionne. Madame la juge intimide. Irène n’a pas toujours été comme ça.


Elle ne s’attarde pas dans les couloirs. C’est une journée très chargée, et elle veut prendre le temps de jeter un dernier œil sur le dossier et avoir le capitaine Henri au téléphone, avant d’entendre mon-sieur Bergonses. La garde à vue touche à sa fin, et il ne sert à rien de prolonger inutilement la situation qui reste bloquée. Le prévenu nie tout en bloc, argue de sa bonne foi et des relations privilégiées qu’il avait avec sa femme, même après leur séparation. Il cherche à faire pression avec ses enfants, en mettant en avant le drame qu’ils sont en train de traverser.
De son côté, elle constate un réseau de présomptions, un mobile possible, la jalousie, des déclarations contradictoires et non corroborées depuis son interpellation. Le document, dont il a reconnu être l’auteur, éclaire d’un jour particulièrement pervers le mental de cet homme. En l’absence d’autres pistes, il reste le suspect numéro un. C’est ainsi. C’est un constat.
Compte tenu que la police n’est toujours pas parvenue à mettre la main sur les armes du crime ; compte tenu du maillage relationnel ahurissant autour de la victime, ses parents, son compagnon, le frère et l’épouse de celui-ci, le compagnon du prévenu, la famille de ce jeune homme, les amis et relations, toutes ces personnes se révélant proches et solidaires ; compte tenu en conséquence que les risques de détournement de preuves ou de subornation de témoins est importants, la détention préventive s’impose. Elle s’attend quand même à un combat pied à pied avec l’avocat. Maître Sorino intervient surtout dans les affaires financières. Beaucoup plus rarement au pénal. Mais elle le connaît bien et sait comme il peut être implacable dans ses argumentations.


Henri ne peut apporter d’éléments nouveaux. La nuit a été calme. Hier soir, elle a reçue le rapport de la commission rogatoire. Le sieur Michedon n’apporte aucun élément nouveau. Il confirme que monsieur Bergonses a été appelé en urgence chez un client, suite à un incident technique grave. Le prévenu avait envisagé d’interrompre les vacances et de rentrer tous à Paris. C’est lui-même, Dominique Michedon qui s’y est opposé dans l’intérêt des enfants. Elément qui limite la préméditation, mais dont la fiabilité reste toute relative au vu des relations « privilégiées » entre les deux hommes.
La juge se sent de nouveau frissonner à cette simple évocation.
L’autopsie n’apporte pas davantage d’éléments décisifs. L’arme utilisée est un calibre 38. Un des plus courants. Pour produire des dégâts aussi importants, le coup a été tiré à bout portant. On a d’ailleurs retrouvé des traces de brûlé sur les lambeaux du chemisier. Ces éléments là donnent des idées possibles de scénarii, mais ils ne renseignent en rien sur la personnalité du meurtrier. Si ce n’est, selon l’orientation de l’arme, une possible similitude de taille entre la victime et son assassin. Rien de vraiment flagrant.
La juge pour sa part, a une certitude. Pour pouvoir tirer d’aussi près, le meurtrier doit avoir pu s’approcher très naturellement de la malheureuse femme. Irène Filipoint a encore devant les yeux l’expression étonnée, ahurie de la victime. Le meurtrier est sans nul doute possible un proche. Voire un intime.
Nicolas Vanneaux ne peut pas être suspecté. Ses alibis ont été vérifiés et ne prêtent à aucun doute. Bien avant de connaître les résultats de ces investigations, la juge n’avait pas d’hésitation. Elle en a vu dans sa carrière des mystificateurs et des comédiens ! Mais là, non. Ce garçon ne pouvait pas simuler de tels sentiments. Quand ils sont arrivés sur les lieux, il était dans un violent état de choc. Le soir, le lendemain même, il avait toujours ces yeux vitreux et éteints de ceux qui ne comprennent pas la douleur qui les submerge. La juge ne doutait pas.
Mais pourquoi, Diable, n’était-il pas rentré directement chez lui ?
Question secondaire. Dans l’immédiat, elle va entendre le mari, l’inculper, et le mettre en détention. Simple formalité. Aucun état d’âme. Cet individu est une ordure. Elle sourit vaguement, en pensant à ce vieux procureur qui lui dit un jour : « Mais n’hésitez surtout pas à les mettre en détention ! Si vous, vous ne savez pas exactement pourquoi, ces voyous, eux, en connaissent parfaite-ment de multiples raisons ! ».


Albert se sent étonnamment calme. Le premier temps de la révolte est passé. Il sait maintenant qu’il est pris dans un piège immonde dont il ne sortira pas en ruant dans les brancards. Il se sent pieds et poings liés face à une machine judiciaire qui s’emballe, qui a oublié la balance de son symbole et n’en a gardé que le bandeau sur les yeux.
Il vient d’avoir un entretien avec son avocat. Maître Sorino est catastrophé. Le malheureux est loin de son environnement habituel de pinailleries autour de contrats commerciaux ! Il a promis de s’appuyer sur l’un des meilleurs avocats du barreau, habitué du pénal. Dès à présent il s’est engagé de toute son âme dans la procédure et la défense de son client. Ils ont toujours eu des relations privilégiées. Purement professionnelles, mais privilégiées. Il n’a pas caché qu’il était très pessimiste. Bien sûr, le dossier est vide. Aucun fait tangible ne peut lui être imputé. Toute l’accusation repose sur des présomptions. Uniquement des présomptions. Mais, paraît-il, concordantes. Et Albert a découvert avec ahurissement l’aura redoutable de la juge Filipoint en charge de son dossier.
Non, rien ne sert de ruer dans les brancards. Il doit regarder les choses en face, et élaborer une stratégie. Méthodiquement. Professionnellement, en quelque sorte. D’abord, s’occuper des conséquences immédiates de ce qui lui tombe sur le dos.
Les enfants en premier lieu. Heureusement que sa sœur a pu des-cendre aussitôt pour appuyer Dominique. Encore faudrait-il qu’elle ne veuille pas tout accaparer et régenter à sa guise ! Bien entendu, les petits, profondément perturbés par la mort de leur mère, ne doivent pas, en plus, être confrontés une seule minute à l’idée que leur père puisse être impliqué, en quoi que ce soit, dans cet horrible drame. Maître Sorino a accepté de téléphoner à Dominique dès son retour dans ses bureaux. Et il se rendra sur place à Mimizan dès que possible, lorsqu’Albert aura pu écrire une lettre aux enfants, qu’il leur remettra en main propre. Malgré quelques réticences, il a compris la démarche de son client qui tient, malgré leur jeune âge, à leur dire sans louvoyer toute la vérité. L’avocat a eu l’occasion de dîner à plusieurs reprises chez les Bergonses. Il sait le niveau de transparence que le couple a toujours privilégié dans l’éducation de leur progéniture.
Ensuite, Dominique. Albert ne peut imaginer un seul instant que le jeune homme puisse être envahi du moindre doute. Ils se connais-sent trop bien. Mais le garçon doit être bien démuni et ne pas savoir vers où se retourner. L’avocat aura une lettre pour lui. Une aussi pour sa sœur. Sinon Sophie ne comprendrait pas, et elle se vexe si facilement…
Suzy. Il est impensable que les enfants et lui-même ne soient pas présents à la cérémonie. Maître Sorino lui a confirmé que les ob-sèques pouvaient être retardées, tant que le corps serait gardé à la morgue. Encore faut-il que la famille accepte. L’homme de loi a également pris en charge d’exposer le souhait de son client aux parents de la victime qu’il a déjà eu l’occasion de rencontrer. Albert reste serein à leur sujet. Ses beaux-parents, rigides et prudes, le connaissent trop bien pour pouvoir donner le moindre crédit aux accusations qui pèsent sur lui. Ils lui feront confiance. Et, quelle que soit leur tristesse, ils accepteront de patienter le temps que les choses décantent un petit peu.
Nicolas. Le pauvre garçon. Il est fou de douleur. Et lui, Albert, ne peut rien faire. Il n’est absolument pas souhaitable qu’il lui écrive. Albert a su qu’Olivier l’avait pris en charge le jour même. Il doit toutefois lui faire savoir que lui aussi, il pense à lui. Qu’il lui garde toute son affection. L’avocat, qui a aussi Olivier comme client doit avoir déjà téléphoné.
Enfin, et seulement après, sa défense. Que peut-il faire, coupé de tout comme il l’est ? Il ne comprend rien à ce meurtre immonde. Pourquoi Suzy, qui était la bonté même ? Pourquoi justement ce jour là, à quelques heures du retour de son compagnon ? Alors que lui, Albert était dans la région parisienne ? Il n’a jamais cru aux hasards. Tout ceci a un sens. Lequel ? Et la violence du crime. L’avocat a pu consulter le dossier, et lui a appris les circonstances révélées par les premières constatations. Pourquoi les policiers ne lui en ont dit mot ? Ils attendaient qu’il se trahisse ? Pourquoi cette mutilation ? Justement le sein droit, malade. Ce n’est plus un hasard. Mais un message codé. Lequel ?
Albert a beau réfléchir, tous les intimes, tous les proches, sont d’évidence hors de cause. Mais alors, qui ? Qui ? Il est exact que dans les premières minutes, l’idée que Nicolas puisse être le meur-trier, par désespoir, lui a traversé l’esprit. Il aurait pu apprendre ce que lui, Al, avait partagé avec Suzy à Mimizan. Mais ce garçon n’est en aucun cas violent. Il aimait trop Suzy. De toute manière, il a été totalement disculpé par l’enquête. Alors qui ? Qui ?
Quel que soit le sens où il se tourne, Albert bute sur un mur. Un mur haut et épais. Un mur opaque. Un mur ignoble.
Dans l’immédiat, il n’a pas un instant de répit. Interrogatoires, identification judiciaire, entretien avec son avocat…Il aspire presque à être incarcéré au plus vite. Quand il sera seul, isolé dans sa cellule, il pourra réfléchir. Et il compte bien tout faire pour trouver une explication logique. Elle existe. Il en est convaincu !



Le capitaine Henri s’est rendu au Palais avec le prévenu lorsque le commissaire Jason reçoit les deux inspecteurs retournés au « Train Bleu » pour enregistrer la déposition du garçon de café. Celui-ci valide les déclarations de Nicolas Vanneaux. Pas de trouble. Le serveur donne même quelques précisions supplémentaires qui lui sont revenues entre temps. Mais la chose intéressante a pointé son nez pendant qu’ils discutaient à bâtons rompus avec plusieurs membres du personnel. Subrepticement, comme souvent.
Un autre serveur se souvenait également du client. Il le regardait apparemment avec des yeux pas tout à fait professionnels. Dit plus clairement, il le trouvait particulièrement beau mec et n’y était pas indifférent. Il est absolument affirmatif. Le client s’est levé et a payé quand une femme lui a fait un signe de l’extérieur. Il l’a rejointe et ils sont partis ensemble. Pour le coup, le serveur a perdu toutes ses illusions… Les inspecteurs ont jugé opportun d’enregistrer également cette déclaration là.
Jason a senti un frisson parcourir son échine. De bas en haut, puis de haut en bas. Il connaît bien ce signe. Tout son corps lui dit qu’il est en train de toucher du doigt un élément clé de l’enquête. Son flair lui a bien souvent rendu d’appréciables services. Il « sent » que ces quelques mots anodins vont changer la suite de l’enquête.
Depuis quarante-huit heures ils tournent en rond avec une flopée de proches et d’intimes qui tous se connaissent et sont prêts à jurer de l’innocence des autres. Là, soudain, un nouveau personnage. Un tout petit personnage discret. Au point d’être passé sous silence.
Il fait immédiatement convoquer Nicolas Vanneaux.

Le policier se flatte de toujours rester suffisamment lucide face à lui-même. Or, il doit le concéder. Son appréciation du prévenu a sensiblement évolué ces dernières heures. Dans les premiers temps, il n’avait éprouvé que mépris pour le mari volage de la victime. En outre, il faut bien le dire, ce dernier semblait tout faire pour ne susciter que de l’agressivité à son encontre. Après la première nuit de garde à vue, Bergonses a totalement changé d’attitude. Lorsqu’il est venu lui annoncer que son avocat, prévenu par Olivier Vanneaux arrivait, et qu’il allait pouvoir s’entretenir avec lui, le commissaire s’est permis d’exprimer son étonnement en apprenant que le prévenu, malgré les conditions spartiates de cette cellule, avait profondément dormi une bonne partie de la nuit. Le gardé à vue, au lieu de répondre avec l’arrogance à laquelle il l’avait habitué depuis 48 heures, a eu un sourire triste et contrit.

- « Oui, je comprends que ceci puisse vous choquer, sachant ce que je suis en train de vivre. Je dois être un monstre : je n’ai pas encore trouvé ce qui pouvait m’empêcher de dormir !
Mais c’est dans ce sommeil impératif et lourd que je réussis à me ressourcer. »


En effet. Il était comme apaisé.
Et puis, il y a eu ces quelques phrases échangées avec l’avocat. Un homme respectable, positivement connu sur la place de Paris et même jusqu’ici en banlieue. Un père de famille nombreuse dont les mœurs ne prêtent à aucun doute. Il a exprimé une telle admiration, un tel respect pour le prévenu ! Avant même de l’avoir rencontré il a affirmé sa totale conviction dans l’innocence de son client.

- « Je ne sais pas comment vous dire… C’est comme si vous m’annonciez que l’on a surpris l’abbé Pierre avec deux prosti-tuées dans un hôtel borgne… Mon client se serait laissé couper en tranche plutôt que de lever la main sur sa femme. Il reportait la mise en place de la procédure de divorce, parce qu’il avait peur de lui faire du mal.
Non, croyez-moi… Ou pas, d’ailleurs. Vous faites votre boulot, commissaire. Je suis convaincu que mon client souhaite plus que vous tous que la lumière soit faite sur ce drame horrible. »

Il avait dû expliquer à monsieur Bergonses qu’il ne servait à rien, de batailler à contre-courant. Après l’entretien avec son conseil, le prévenu était serein, comme déterminé. Et il finissait par en être moins antipathique aux yeux du commissaire.


Nicolas Vanneaux est visiblement profondément affecté. Ses yeux lui mangent la moitié du visage. Lui, n’a pas dû beaucoup dormir ces dernières nuits. Dans ces circonstances Jason ne peut s’empêcher d’éprouver une sorte d’empathie pour cet homme. Avec sa voix qui se veut la plus aimable, il demande au garçon des précisions sur la belle inconnue de la gare de Lyon. A sa grande surprise les traits du garçon se figent, et il refuse de donner une quelconque explication.

- « Ah… Cette personne ? C’est une amie que j’ai rencontrée par hasard. Je suis désolé. Mais elle n’est en rien concernée par cette affaire. Et je ne vois aucune raison de dévoiler son identité. Vos hommes ont pu vérifier l’exactitude de mes déclarations… Alors ! Vous ne croyez pas que j’ai autre chose à penser ? »


Le commissaire peut parfois se laisser aller à être sentimental.
Mais le boulot est le boulot, et le frisson sur son échine perdure. Il change brusquement de ton, rappelle qu’ils enquêtent sur un meurtre, que rien en la matière ne sera négligé. Il place habilement dans ses observations que Bergonses est en route pour Fleury, et que leur job n’est pas de soupçonner quelqu’un en particulier, mais tout le monde. Pour finir il informe le jeune homme qu’il doit attendre pour être auditionné par l’Inspecteur Henri à son retour.
Sur ce, il demande à un gardien d’accompagner le témoin dans la « salle d’attente ». Ainsi appellent-ils l’une des cellules de garde à vue dont la porte reste grande ouverte… Pas d’inculpation, pas d’incarcération à proprement parler, mais de poireauter ainsi quelques quarts d’heures sous le regard permanent de l’équipe de garde remet les choses à leur juste place et délie bien souvent les langues.

Quand Henri revient, il le met rapidement au parfum, et son adjoint reçoit le jeune Vanneaux dans le cadre d’une audition formelle. Un gardien s’installe comme secrétaire et positionne l’écran et le cla-vier en bonne position pour la frappe.

- Le commissaire vient de m’informer que vous avez omis de parler d’une rencontre faite lors de votre attente au « Train Bleu »… Nous sommes ici pour y remédier. Vous savez très bien que nous ne devons rien négliger. Qui est cette per-sonne ?
- Je vous en prie inspecteur ! C’est une amie de longue date, et je ne souhaite pas qu’elle soit importunée ou interrogée.
Comprenez-moi !
- Qui est cette personne ?
- Mon… Ma… Mon ex compagne. D’avant ma rencontre avec Suzy. Alors vous comprenez…
- Qui est cette dame ? Son nom ?
- … … Annie Lasvalès.
- Et vous vous êtes rencontrés par hasard ?
- Oui… Non, pas vraiment… Enfin, je…
- Soyez clair et précis monsieur Vanneaux. Dans votre intérêt ! Vous aviez rendez-vous ?
- Comme ça. Pas précisément.
- Vous aviez rendez-vous, oui, ou non ?
- … … Oh… Et puis maintenant, quelle importance ? Je suis ridicule.
- Alors ?
- Oui. Nous avions rendez-vous au « Train Bleu » vers 17 heures 30. C’est elle que j’attendais.
- Mais pourquoi avoir essayé de le cacher ? Pourquoi avoir menti ?
- Je n’ai pas menti ! J’ai dit la vérité !
- Non, vous n’avez pas parlé de ce rendez-vous. Et c’est pour ça que vous avez quitté Nantes plus tôt que prévu !
- Non ! Nous avons fini plus tôt, je ne pouvais pas savoir !
- Alors, ce rendez-vous ?
- Quand j’ai été dans le train je l’ai appelée. Pour savoir si l’on pouvait se voir. Nous avons pris rendez-vous à ce moment là.
Et elle a eu un empêchement.
- Pourquoi vouliez-vous la revoir ?
- … …
- Pourquoi ??
- … Elle… Elle était venue me voir à Nantes dans la semaine. Et nous nous étions réconciliés.
- Vous étiez fâchés ?
- C’est elle qui m’a quitté. Pour un autre. J’ai rencontré Suzy quand j’étais sous le choc de cette séparation, il y a deux ans.
- Et c’est elle qui vous avait recontacté ? Ou vous ?
- Elle avait appris par un ami que j’étais avec le « Royal Bazar » à Nantes. Elle est venue pour provoquer notre ren-contre.
- Pourquoi ne pas avoir parlé de cette personne dès les pre-mières auditions ?
- … … Vous croyez que je sais ? J’avais honte, très honte je crois. C’est la seule fois où j’ai fait une infidélité à ma femme. Avec une ex, en plus ! Je ne voulais pas que ça se sache. Pour Albert, pour les enfants…
De toute façon, je ne lui avais donné rendez-vous que pour bien lui expliquer que ce qui s’était passé entre nous n’était qu’accidentel. Que je ne quitterais jamais Suzy et les enfants pour retourner avec elle.
- Elle ne le savait pas ?
- J’ai essayé de le lui expliquer à Nantes. Mais elle n’a rien voulu entendre ! Elle disait qu’elle m’aimait. Plus qu’avant. Qu’elle avait compris ses erreurs. Que tout était de nouveau possible.

Hé bien, hé bien ! Voici que l’affaire se présentait sous un autre jour ! Le petit compagnon tellement traumatisé. Tellement innocent, tellement pur Pas si pur que ça semble-t-il ! Peut-être pas aussi innocent qu’il prétend en avoir l’air. Et cette Annie Lasvalès ? Quel rôle peut-elle bien jouer là-dedans ?

- Cette amie… Elle vous a dit je suppose pourquoi elle était en retard à votre rendez-vous ?
- Non, pas vraiment… Si… Elle m’a dit qu’un aigrefin avait débarqué chez elle à l’improviste, et qu’elle n’avait pu ni se débarrasser de l’importun, ni me téléphoner.
- Et vous l’avez crue ?
- De toute façon, je m’en fichais. J’étais en colère d’avoir attendu pour rien, alors que Suzy était sans doute rentrée à la mai-son. Et j’ai été très désagréable, refusant d’aller boire un verre et de discuter. Je lui ai dit qu’elle n’avait pas changé, toujours aussi égocentrique, et que c’était préférable que nous ne cherchions plus à nous revoir. Mon train était en gare. Je suis monté sans lui dire au revoir. J’étais très colère !
- …
- Et après, arrivé à la maison… Mon Dieu… Je n’ai plus repensé à Annie jusqu’à cet instant-ci.
- Vous devez la revoir ?
- Comme je n’ai plus rallumé mon portable, elle a essayé de me joindre chez mon frère. Mais j’ai refusé de lui parler.


Hé bien voila ! Il ne peut quand même pas inculper ce pauvre garçon d’obstruction à une enquête de police ! Comment réagirait-il, lui-même, dans de telles circonstances ?
Ce qui est sûr, c’est que ladite enquête est bel et bien relancée ! Faut qu’il raconte au vieux. Il ne doit attendre que ça, le gros !

mercredi 4 février 2009

Chap XIII Le Commissaire Jason




13







Depuis qu’il vit seul, le commissaire Jason a choisi d’habiter un petit appartement du vieux Corbeil. Un vieil immeuble, bien entretenu, proche de la rue Saint Spire, du marché, de toutes les commodités indispensables et même superflues. Pas de jardin à entretenir. Pas de réparations et de bricolages. Le rêve. En longeant la Seine, en un quart d’heure il rejoint Evry et le commissariat. Habituellement sans rencontrer ces satanés bouchons de circulation qui polluent la région parisienne, même en banlieue éloignée. Il est vrai qu’avec ses horaires ! Il n’aurait pas trop de soucis. Quoique. Lorsqu’il passe sous le pont de la Francilienne, il n’est pas rare qu’il y voit des files à l’arrêt, bloquées dans la cuvette du pont qui enjambe la Seine. A n’importe quelle heure. Depuis des années, des travaux sans cesse renouvelés rendent ce trajet chaotique. Ah, la mise en place de ces villes nou-velles !
Les horaires, Jason s’en fiche éperdument. Personne ne l’attend chez lui, à part son chat. Qui dispose d’une chatière dans la porte du balcon, lui permettant d’aller à sa guise. Les toits de la vieille ville sont un prodigieux terrain de jeu pour lui.
La vie rêvée des chats. Se balader, chasser, courir la gueuse, manger n’importe quand, il trouve toujours son assiette ap-provisionnée lorsqu’il n’a pas attrapé de moineau. Et dormir. Dormir. Où qu’il se trouve à l’instant voulu, il ne manque jamais le moment où son maître rejoint son couchage. Dans la minute qui suit, il se love dans le creux formé par les genoux repliés. Et Jason n’ose plus bouger.

L’homme n’a aucune amertume vis-à-vis de son métier. Ce ne sont pas les contraintes qui l’obligent à des horaires impossibles. Ce sont ses propres choix. Bien entendu, il a parfaitement conscience du stress parfois insupportable qu’engendre ce métier. Il en a vu des jeunes et des moins jeunes craquer à cause d’une pression trop forte. Il en a connu des drames et des grincements de dents. Mais lui, il a simplement, lucidement, choisi de donner la priorité à son travail. Tout le reste n’est que fadaise. L’argent, la politique, le sport, les femmes, la femme, la vie familiale, les enfants.
Lui n’en a retiré que des gnons, des gifles, des amertumes.
Et sans son boulot, il serait depuis longtemps tombé dans une déprime totale. Ou dans un alcoolisme sévère. Ce qui est loin d’être le cas. Ok, il ne crache pas sur quelques bières dans ses moments de trop grande solitude. Son œuf colonial en sait quelque chose ! Mais il y a bien longtemps qu’il n’a pas pris une véritable cuite.
Quand ces pensées traversent son esprit, il a un petit sourire amer et un haussement d’épaules. Solitaire. Que n’a-t-il lu sur les difficultés psychologiques de son métier ! Le stress inhérent. Le nombre de suicides dans la profession plus important que la moyenne. Tout cela est vrai. Mais comme dans tous les métiers, il y a ceux qui le choisissent par vocation, ceux qui s’illusionnent sur son importance, sa potentialité de pouvoir et de domination des autres, ceux qui n’y voient qu’un gagne pain et ne sont pas préparés à y subir toute la pression du monde. Ceux qui choisissent la sécurité. Sécurité de l’emploi, sécurité d’être du côté du manche. Et ceux là, les pauvres ! Ils en prennent plein la poire.
Ils n’ont pas du tout pensé que lorsque la cognée manque sa cible, c’est parfois la main et les doigts qui rencontrent l’enclume. Et plus il y a de force mise dans le coup frappé, plus les doigts se font écraser.
Lui aussi, tout commissaire qu’il est, a parfois eu les doigts méchamment pris entre le manche et l’enclume. Mais il a très vite appris à mettre un solide gant de mailles tressées avant d’armer son bras. Et ce gant, c’est, entre autre, son allure bougonne et autoritaire. Un vrai ours. Il est craint. Donc respecté. Aussi bien par ses officiers et ses équipes, que par les autorités et les magistrats. L’enclume en est souvent recouverte par un tapis de mousse.

Le commissaire n’est pas un méchant type. Loin de là. Sous sa bonhomie un peu brute de décoffrage, il a même un cœur en or. Tous ses hommes (dont quelques femmes !) vous le diront. Au premier abord, un ours mal léché. Sûr. Sa corpulence y est pour beaucoup. Il intimide avec ses un mètre quatre-vingt-dix, et ses cent trente kilos. Il ne fait pas obèse à proprement parler. Sa carrure impressionnante, ses épaules de déménageur et ses bras d’haltérophile ont à eux seuls un sérieux impact sur la balance ; Il faudrait certes plus de quatre mains pour faire le tour de ses cuisses, et son assise est confortable ; Toutefois, ce sont son estomac et son ventre qui ont dû plus d’une fois bloquer l’aiguille au-dessus du maximum du cadran ! Vu de profil, la chose est particulièrement impressionnante. On se demande comment il peut tenir en équilibre et s’empêcher de tomber en avant. Les bières. Le manque d’activité physique.
Son visage, poupin fatigué, aux cernes fortement marqués, est comme radouci par un collier de barbe d’une blancheur immaculée. Blancheur qui contraste avec le reste de sa chevelure, noir jais, encore abondante et désordonnée, malgré une légère tonsure qui gagne du terrain. Raison pour laquelle il vaut mieux ne pas le regarder de dos.
En fait, il est préférable d’éviter son profil, et dans la mesure du possible, son dos. Ne reste plus qu’à le regarder de face !
Ça tombe bien, la plupart du temps il est assis à son bureau.
Des lunettes à la fine monture d’écaille et aux verres légèrement teintés n’adoucissent pas son regard perçant et autoritaire d’homme habitué à commander. Cependant, ceux qui le connaissent bien vous diraient que ces yeux sombres révèlent souvent une surprenante douceur avec les personnes qu’il estime, particulièrement avec les jeunes collègues lorsqu’ils expriment leur enthousiasme et leur foi en leur profession. D’aucuns disent même avoir parfois vu ce regard brouillé de larmes.

Non, vraiment, le commissaire n’est pas un méchant type. Il n’a pas eu une vie très facile. De notoriété publique, son mariage a été un lamentable échec. Sa femme était plus souvent dans des réunions et des manifestations d’associations caritatives qu’au domicile familial. Avec son boulot à lui, ça ne facilitait pas les choses. Son fils, probablement trop laissé à lui-même, n’a jamais rien fait de sérieux. Il continue, à trente ans passés, à papillonner de petits boulots en petites combines. Le père ne voit le rejeton que lorsque ce dernier a vraiment besoin de pognon.
Pour finir, sa femme l’a quitté pour un gauchiste pur et dur qui vomit tout ce qui relève plus ou moins de l’autorité de l’état. Sa fille, légère handicapée mentale, ne quitte pas sa mère qu’elle suit comme un petit chien.
Jamais personne ne l’a entendu se plaindre ou même simplement maugréer sur son sort.
Il vit seul, dans son minuscule deux pièces.
Beaucoup de bruits ont courus sur ses aventures sentimentales. Il plaisait aux femmes, il plait encore, et il n’a jamais fait de fausses manières. En se montrant toujours discret, respectueux, même et surtout lorsqu’il s’agissait de femmes mariées.
Jamais une fanfaronnade.
Malgré ses succès connus ou murmurés, il n’a plus jamais voulu entendre parler de se mettre à la régulière. Lorsqu’elles ne peuvent pas l’accueillir, il amène ses maîtresses dans un petit hôtel discret de la périphérie. Seule visite féminine dans son petit appartement, une femme de ménage vient deux fois par semaine ranger l’antre de cet ours solitaire.


Non, le commissaire n’est pas un méchant type.
Mais lorsqu’il a lu ce torchon écrit par une respectable personnalité de la ville, marié et père de trois enfants de surcroît, il a eu la nausée. Autant de bassesses et de perversions intégrées dans tout un discours normatif… C’est tout juste si cet individu ne prétend pas décrire un nouveau monde idéalisé.
Oui, il ne voyait pas d’autre mot pour définir son ressenti : la nausée. Il en a vu des trucs et des machins dans sa foutue longue carrière ! Des crimes révoltants. Des actes de fous, de tarés. Toutes les bassesses et les perversions du monde sont passées dans son bureau. Mais il a toujours conservé la même intolérance pour ce qui reste à ses yeux le pire des crimes : l’abus sexuel et physique des enfants. Il n’en a vu que trop, parfois de tout petits, de ces mômes et de ces fillettes traumatisés à vie ! Hélas, oui, il n’en a que trop vus ! Et il n’a jamais fait de cadeaux à ces ordures d’obsédés pédophiles !
Et là… Oh, Ok… Ne pas confondre ! Ok, ok. N’est-ce pas un peu trop facile de tenir un discours libertaire en défendant des actes entre adultes consentants ? Ceux qui le connaissent ne peuvent vraiment pas dire qu’il est coincé du cul. Comme lui-même le dit de la mère Filipoint.
Mais en réalité, que se cache-t-il au fond de ces âmes perverses qui n’hésitent pas à étaler de telles transgressions en pleine lumière ? Faire et afficher ! Il y a quand même une sacrée différence ! Surtout lorsque cette âme diabolique prétend ne faire aucun choix et refuse de dire vraiment son nom. Un pédé, bon ça passe. Un accident de la nature. Un raté quelque part. Un handicap. Il le sait bien, lui, par expérience, que les fêlures de la nature on n’y peut rien.
Et puis ces invertis, souvent honteux et discrets, ne sont pas bien méchants. Ils font surtout du mal à eux-mêmes et à leur famille.
Mais une âme immonde qui saute sur tout ce qui bouge. Qui fait flèche de tous bois. A voile et à vapeur. Une de ces immondes créatures qui sont responsables de l’arrivée du Sida chez les hétérosexuels !
Tiens. Rien que son chapitre sur sa conception de la fidélité ! Un sacré morceau d’anthologie quand même ! La « biodiversité amou-reuse » ! N’importe quoi ! Je me permets tout, je ne m’interdit surtout rien, et après je rentre tranquillement chez moi. « Chérie, mon cœur, je n’ai fait que penser à toi ces dernières heures. Tu as préparé la soupe ? ». Que peut-on espérer trouver dans ces âmes noires ? Le pire. Le mal est caché, là, sous les belles paroles. Le pire qui peut survenir à tout moment. Qui ne doit pas surprendre. Qui ne le surprend pas.

Non, non, le commissaire n’est pas un méchant type. Lorsque l’affaire a éclaté hier, il comprenait les soucis et les interrogations de ses supérieurs, du préfet, du procureur… Il eut été sacrément plus confortable que monsieur Bergonses soit très rapidement innocenté, et que le (trop) jeune compagnon de la victime, vaguement artiste, vaguement assisté, comme tous les intermittents, soit le seul responsable. Mais maintenant, son regard est changé du tout au tout. Finalement, ce Nicolas Vanneaux a essayé de sortir des griffes d’un pervers une femme de qualité qui méritait bien mieux que ce dont elle avait hérité. En outre, en reconstituant une cellule familiale normale, ce garçon améliorait les perspectives d’avenir des enfants !
Bien sûr, l’autre, ce pervers polymorphe ne peut pas accepter qu’une proie lui échappe. Il pensait avoir reconquis le cœur de sa femme pendant les vacances. Elle lui échappe de nouveau. Alors…
Parce que le commissaire n’est pas un méchant type, depuis la découverte du journal intime, il s’il même dit que c’était une bonne chose que ce ne soit pas lui qui conduise cette enquête. Il aurait pu avoir du mal à être suffisamment objectif. Surtout en travaillant avec la mère Filipoint.
Il en est certain. A la lecture de ce brûlot, elle a dû avoir exactement les mêmes réactions que lui. Il la connaît tellement bien !
Le capitaine Henri est un excellent officier de police. Très rigoureux, très professionnel, ne laissant rien au hasard. Toutefois, peut-être un poil trop discipliné.
Si la juge lui demande de fouiller, il va fouiller. Sans concession.
Si elle lui conseille de laisser tomber autre chose, il risque fort de laisser tomber.
Alors qu’ainsi, lui, Jason, avec la distance nécessaire, pourra servir de modérateur. C’est fou, après tout ce qui vient de lui traverser l’esprit ! C’est fou, mais il sait parfaitement qu’avec un peu de recul il saura rester objectif.
C’est aussi ça, l’expérience.




Henri n’aime pas la situation bâtarde dans laquelle il se trouve plongé par force. Il préfère avoir la totale maîtrise de l’enquête qu’il dirige. Avec une petite équipe rapprochée. Ses « fidèles », comme il se plaît à dire. Mais cette fois, dès qu’il a eu procédé aux premières constations et qu’il en a référé au parquet, il a tout de suite compris que ça allait être le branle-bas de combat. Le procureur lui a demandé de prévenir le commissaire en le priant de se rendre sur les lieux. Il a annoncé son arrivée avec la juge.
Mobilisation extraordinaire pour un vulgaire meurtre. Vulgaire ? Non. Il le sait bien. Et pour couronner le tout, Jason qui débarque avec le petit lieutenant tout frais émoulu ! Comme s’ils n’étaient pas en nombre suffisant sur place !
Sa récente nomination au grade de capitaine n’a pas grande signification. Une vague promesse de prendre la succession du patron lors de son départ à la retraite. Il continue de faire son boulot d’officier de police judiciaire, comme avant. Avec la même équipe.
Lors de la restructuration des bureaux, lorsqu’il a été informé qu’il ne s’installait pas dans le bureau du commissaire, ses états d’âme ont été contradictoires. D’abord un sentiment d’injustice d’être ainsi mis à l’écart, rejeté, avec la crainte que ce soit un bâton jeté mé-chamment dans la roue de sa promotion. Il avait pourtant toujours considéré qu’il existait une réelle et profonde estime entre le patron et lui. Crainte aussitôt recouverte par une vague de soulagement. Dans l’immédiat il n’aurait pas à composer ! Il gardait pou quelques temps encore les coudées franches. Il s’est sans plus attendre replongé avec bonheur dans ses tâches habituelles.
Très vite il a pu constater qu’il n’y avait aucune marque de rejet de la part de Jason. Ce dernier le tient parfaitement au courant de tout, lui délègue de plus en plus de responsabilités. La bonne entente en fait perdure. Va savoir pourquoi le vieux n’a pas voulu partager le bureau avec lui !
Même dans cette affaire, Jason lui fait totalement confiance. Il veut être tenu au courant du déroulement de l’enquête, et a voulu as-sister à l’audition de l’ex mari. Rien d’inhabituel.
Quant à la juge…
Henri n’a pas du tout aimé son attitude lorsque le petit lieutenant a découvert que l’ex mari ne se trouvait pas comme prévu sur son lieu de villégiature. Madame Filipoint se focalise sur les deux suspects à portée de sa main. Le compagnon, qui a découvert le corps, qui pourrait très bien jouer la comédie, et l’ex mari qui ne se trouvait pas là où il aurait dû être. L’inspecteur sait bien que les choses ne sont jamais aussi simples ! Il devra, comme toujours, mener une enquête longue et minutieuse. Chercher le troisième homme.
Ou la femme ? Non. Le crime est trop odieux pour avoir été commis par une femme. Pourquoi une femme mutilerait-elle ainsi la poitrine d’une autre femme ? Il n’y a qu’un homme pour être de la sorte obsédé par des seins !

« Et la découverte du journal intime du prévenu dans une clef USB qu’il portait sur lui. Le remue-ménage qui s’en est suivi.
Le texte est pompeux et grandiloquent. Parfois choquant. Mais pas de quoi en faire un monde ! La juge ne semble pas de cet avis. Elle semble même soupçonner que ce document ait été mis là afin d’y être trouvé. Dans l’intention d’accréditer l’innocence du suspect !
Elle veut que l’on vérifie tout. Elle a fait une commission rogatoire pour que le fameux compagnon, Dominique Michedon, soit en-tendu, là-bas, à Mimizan.
Et ce Jean-Yves Lauraison, qui a téléphoné à la victime la veille de sa mort pour la rencontrer. Je l’ai convoqué.
Bien entendu, j’ai mis une équipe pour vérifier l’alibi tarabiscoté du jeune Vanneaux.
Je vais fouiller dans les moindres recoins de la journée de Bergonses. J’ai envoyé perquisitionner son appartement. Voir s’il n’y aurait pas des traces d’un passage récent. Et faire une fouille en règle. On ne sait jamais. Sans trop d’illusions : nous l’avons laissé rentrer chez lui le soir du meurtre.
Les armes du crime, le révolver gros calibre et l’arme blanche n’ont toujours pas été retrouvées. C’est un petit problème mais je n’aime pas ça.
Bien sûr, si Vanneaux était le criminel, au vu des horaires, il aurait très bien pu rentrer chez lui, commettre le meurtre, repartir, se débarrasser des armes et retourner à la gare pour simuler une arrivée à 8 heures 20. Mes gars ont retrouvé le taxi. Il a bien chargé le suspect à cette arrivée là pour le conduire au pavillon. Seulement il attendait devant la gare. Il n’a donc pas pu voir son client descendre du train. C’est une heure où il y a pas mal de trafic. »


Henri était dans ces réflexions quand ses gars partis enquêter au « Train Bleu » l’ont appelé. Ils avaient sans peine retrouvé le garçon de café qui avait servi Nicolas Vanneaux dans l’après midi. Cette personne confirme absolument que le témoin est resté plus de deux heures seul, sans rien faire de particulier, lui commandant alternativement une bière ou un café. La plupart du temps, il sommeillait. Comme quelqu’un de très fatigué. Le serveur n’a pas été particulièrement intrigué. Il n’est pas rare qu’un client attende quelqu’un, ou qu’il ait manqué sa correspondance et attende la suivante.
Le compagnon de la victime est effectivement parti vers 19 heures, il a appelé le garçon à peu près vers cette heure là pour régler ses dernières consommations. Il est parti seul. Sur ce point le témoin ne peut pas être totalement affirmatif, quelqu’un aurait pu l’attendre hors du café. Il n’y a pas prêté attention.
Bien. L’essentiel est que l’alibi du jeune homme soit clairement validé. Il est effectivement rentré sur Evry par le train de 19 heures 40 arrivant ici vers 20 heures 20. Surprenant de préférer poiroter dans un café plutôt que de rentrer fissa chez soi prendre un bon bain et éventuellement faire un petit somme ! Henri en a vu d’autres.
Explication possible, dans le fameux manuscrit il est fait allusion au fait qu’il ne se sent peut-être pas encore tout à fait chez lui dans cette maison, ce qui peut se comprendre. Dans ce cas on peut admettre qu’il ait eu quelques réticences à rentrer seul alors qu’il savait sa femme à l’extérieur.

A contrario, les alibis de Bergonses se cassent tous la gueule uns à uns. Après avoir dit qu’il avait passé la journée avec son client, il a bien dû reconnaître qu’il l’avait quitté vers 14 heures 30. Il a alors dit s’être promené un moment sur les Champs Elysées, avoir bu un pot au Georges V, puis être allé dans ses bureaux près de la gare du Nord. Mais il n’a rencontré aucune connaissance sur les Champs, personne ne l’a remarqué au Georges V, ( comme par hasard il s’est arrêté dans un établissement important, où en pé-riode estivale les flux de clients n’attirent aucune attention particulière !), il n’a rencontré ni vu personne dans ses locaux ou les environs. Il a bien téléphoné à sa mère pour confirmer son arrivée, mais avec son téléphone portable. Il peut l’avoir fait de n’importe où. Reste à déchiffrer les données du fournisseur d’accès, mais ça va prendre du temps.
Le gars s’est insurgé quand on lui a demandé son emploi du temps pendant les deux bonnes heures qu’il est sensé avoir passé à son bureau ! Pas de dossier en cours. Pas de travail visible. Comme on avait trouvé son journal intime, il a finalement dit qu’il avait travaillé dessus, essentiellement pour le relire et faire des corrections.
Il a répondu, non sans avoir au préalable poussé de grands cris, et avoir accusés la police et la justice de s’immiscer dans sa vie privée et de la piétiner. « Quand elle s’étale à la une en rouge sang, une vie privée n’est plus une vie privée ! » La réponse sèche de l’inspecteur l’a un peu calmé.

- « On pourrait également espérer que face à de telles souffrances vous n’éprouveriez pas le besoin d’y rajouter des humiliations ! ».

Ce genre de personnage cherche toujours à avoir le dernier mot. Reste que, avec son ordinateur portable, il pouvait faire les correc-tions n’importe où ! Y compris dans le train entre Paris et Orléans, pour peaufiner un alibi ! Reste que les écrits du jour sont ridiculement courts et se terminent par une note sur les points à développer ultérieurement ! Note qui elle aussi peut avoir été rapidement bâclée dans le train.
Non, vraiment, la juge va s’engouffrer dans ce vide abyssal avec une délectation non feinte ! Il faut bien lui rendre compte. Et elle n’a pas caché son intention de le mettre en détention provisoire.
Plus que quelques heures avant la fin de la garde à vue.



Puant. Ce mec est puant. Le commissaire Jason maîtrise sa colère avec difficulté. Il ne doit pas intervenir. Henri fait impeccablement son boulot. Il fouille chacune des pistes possibles. Tant que la garde à vue peut se prolonger, il interroge et réinterroge le prévenu. Il cherche à comprendre. A réunir le maximum d’éléments pour que la juge puisse décider en connaissance de cause. Et ce type qui le prend de haut. Qui fait une crise quand il apprend que son compagnon a été entendu par commission rogatoire. Qui nous reproche de le tenir éloigné de ses enfants qui ont besoin de lui.
Bon, ça, les pauvres mômes ! Apprendre que leur mère est décédée, et leur père entendu par la police !
Le frère de Nicolas Vanneaux, s’est démené dans tous les sens depuis le début de la matinée. Il a alerté madame Sophie Labèche, la sœur du prévenu, qui a immédiatement pris le train pour Mimizan. Elle y est à l’heure qu’il est. Cet Olivier Vanneaux a également prévenu l’avocat. Apparemment, ils ont le même cabinet. Mais ils peuvent tous se démener. Le fait est là. Tout accuse Albert Bergonses. Le mobile. Sa présence dans la région parisienne. L’absence d’alibi, ou tout au moins d’explications plausibles. Il dit tout et son contraire. Il hurle qu’il devient fou.

« Ça ne fait pas avancer les choses ! Et si au moins il restait correct ! Mais il regarde de haut le capitaine Henri, il me parle avec mépris, nous reproche continuellement de fouiller dans sa vie privée quand on lui demande des précisions sur son texte !
Toutes les autres investigations s’avèrent vaines. Le fameux Jean-Yves Lauraison, qui avait téléphoné à madame Bergonses pour la rencontrer la veille de sa mort est en fait un ancien collègue et ami. Il avait besoin de conseils et de parler de son nouveau poste qu’il va occuper à la rentrée. Ils se sont effectivement vus la veille du drame. Ils en ont profité pour aller voir un film. Le jour du meurtre, il était dans le TGV pour une visite dans sa famille. Rien de trouble ou de douteux. Heureusement d’ailleurs. Pendant sa déposition voila-t-il pas qu’il annonce, innocemment, qu’il avait été le compagnon de monsieur Bergonses autrefois ? Avant son mariage. Que c’est en fait lui qui a fait se rencontrer les futurs époux. Quel sac de nœuds ! Tout ça sent mauvais, une vraie pourriture ! Quelle mentalité ! Et le monde enseignant qui est gagné par cette gangrène lui aussi ! Beurk, beurk ! Mais bon. Les deux hommes ne se sont pas revus depuis des années. Même pas envisageable d’avoir le moindre petit soupçon de complicité. Enfin. Faut suivre ça quand même ! Bien sûr.
L’Inspecteur Henri a même voulu entendre le jeune Vanneaux, Thomas, oui, c’est ça. Parce que dans le « journal » il y avait une vague allusion à une vague menace si on faisait du mal à son frère. Mais le pauvre môme ne savait rien des derniers événements. Le jour du meurtre il était animateur au Centre de Loisirs de Vaires, comme tous les jours.
Henri a raison de tirer tous azimuts, ne serais-ce que pour montrer qu’il ne néglige aucune piste. »



Jason est las, lorsqu’il quitte le Commissariat. Cette grande bâtisse moderne mais impersonnelle flanquée contre le blockhaus haut sur pattes de la Préfecture.
Une petite équipe va continuer à fouiller et à compléter le dossier. Mais cette nuit ils ne pourront pas faire grand-chose de plus. A part interroger et réinterroger le prévenu dans l’espoir de le faire cra-quer ! En attendant le rapport de la commission rogatoire de Mimizan.
Demain, la garde à vue se termine. En l’absence de nouvelles informations, la juge Filipoint va se prononcer pour l’incarcération. C’est sûr. Oh, on ne parlera pas d’affaire de mœurs ! Juste un drame de la passion. Un mari abandonné et jaloux.
Ça attirera des larmes émues aux coins des yeux des bonnes âmes de la commune. « Quel malheur, vous vous rendez compte ? Un homme si bien ! » Et le scandale sera évité.
Dans quelques petites semaines, on n’en parlera plus.

Après un salut informel au gardien en charge de la barrière, tout en conduisant, le commissaire continue de réfléchir. Ce n’est pas son enquête, bien sûr. Rien à redire sur la façon dont Henri conduit la procédure. Par ailleurs, la juge a un flair qui l’a bien souvent laissé baba d’admiration. Or, dans cette histoire, son opinion semblait faite dès les premiers instants.
Mais il reste quand même de sacrées zones d’ombres, et Jason n’aime pas ça du tout. Bien sûr, aucune arme n’a été trouvée, et le prévenu continuant de nier, il ne risque pas de donner un indice ou une piste. Ce sont surtout les circonstances du meurtre qui clochent. Cette mutilation. Ce bustier sauvagement arraché, et la croix effroyable sur le sein. Sur un seul sein. Pourquoi une croix ? Ça, le policier ne le sent pas bien. Il n’éprouve qu’un profond mépris pour le prévenu. Ce genre de type, prétentieux et suffisant, qui croit que rien ne peut lui résister, qui intellectualise et justifie à postériori des égarements malsains, il en a une sainte horreur. Mais de là à mutiler la femme qu’il a aimée ! Gratuitement, sans raison ! Même avec en filigrane l’histoire du cancer. D’ailleurs non confirmée : la biopsie devait être faite ces jours-ci. Il y a vraiment quelque chose qui cloche. Et pour sa part, il continue à chercher une explication plausible.
Il ne saurait dire pourquoi, mais il est convaincu au plus profond de ses tripes que la clef de toute l’affaire se cache dans cette mise en scène.
Il a dit son questionnement à la juge. Pour elle, pas de problème. L’explication est dans le « journal intime » du prévenu : Le cancer. Cette mutilation, justement du sein affecté, est une sorte de cri de rage. De dénégation. Il a voulu tuer l’Allien qu’il voyait toujours là. A voir aussi si la maladie ne peut pas également avoir sa part dans le mobile du crime lui-même. Le commissaire reste dubitatif.

Ce n’est pas lui qui décide. Ce sont les magistrats. Après tout, eux dans la police, ils exécutent les ordres ! Ils ne sont jamais responsables des incarcérations.

Chap XII L'affaire





12






En retournant la dernière page, le commissaire arrête sa main, comme en plein vol. La feuille reste suspendue entre ciel et bureau, tremblotante, craquetante. Le pouce et le majeur la tiennent ainsi, la faisant se gondoler et frémir. L’index joue à tapoter dessus ou à faire crisser le chant coupant. Rythme lancinant.
Frémir, frémir, tapoter… Frémir, frémir, frémir, tapoter, tapoter…
Globop, globop, crisss… Globop, globop, globop, crisss, crisss…
Le jeune inspecteur n’ose pas lever les yeux de son clavier. Le patron est songeur, là. Plus que songeur. Pas content. « Et sur qui ça va retomber ?! »
La feuille enfin lâchée hésite un moment, plane en essayant de battre des ailes et finalement se pose en douceur, légèrement en travers sur le reste du paquet.
L’inspecteur courbe un peu plus l’échine. Il rapproche son visage de l’écran, comme s’il devait trouver une énigme entre les pixels qui s’affichent. « Ouh la la ! Ça va être ma fête ! » C’était pourtant bien le patron lui-même qui s’était montré curieux de ce qu’ils avaient trouvé sur le suspect, et qu’ils venaient de transmettre à la juge d’instruction à la demande expresse de celle-ci ! Après tout, ce n’est pas le patron qui a directement en charge cette affaire. Les décisions sont du ressort de l’inspecteur Henri. Du capitaine Henri. Pardon.

Le commissaire est songeur. Non, pas en colère. Songeur. Il voit à sa gauche le dos tendu du jeune lieutenant Lamaison qui semble attendre le fouet. Pas en colère. Songeur et emmerdé.
D’abord et en premier lieu, sans préjudice d’autres mobiles à analyser, il ne supporte pas d’avoir ainsi quelqu’un dans son bureau ! C’est quoi, ça ? Des locaux qui n’ont pas dix ans, et qui sont déjà trop petits ! Obligé de mettre deux bureaux par pièce, pour finir, même dans la sienne, lui, le patron ! Les deux antennes annexes prévues dans les nouveaux quartiers ne sont toujours pas commencées. Et la ville continue à s’agrandir, s’agrandir !
Dans un premier temps, le Directeur avait proposé qu’il partage son espace vital avec son successeur. Pour pouvoir mieux passer les consignes. Logique. Mais merde ! Il est toujours le patron, pour en-core quatre mois et seize jours ! Pas question de partager ! Quand il a des infos à donner, il les donne, sans rechigner. Son successeur, il attendra pour jouer au petit chef et avec les chiffres !
Bien sûr, il apprécie le capitaine Henri, son successeur supputé, puisque capitaine il y a maintenant ! Ils se connaissent et s’estiment depuis assez longtemps !
Pour cette histoire de bureau et de place, il avait proposé et obtenu au contraire d’avoir sous la main l’inspecteur nouvellement arrivé, frais émoulu de l’école. « Pour mieux le suivre ». Tu parles. En espérant surtout dans son for intérieur avoir davantage la paix, le jeunot étant par la force des choses le plus souvent sur le terrain.
Et justement, là, à cet instant, il voudrait être seul !
Quand il réfléchit intensément, il aime pouvoir lâcher quelques pets, bailler bruyamment les yeux fermés, et roter. Ça l’aide à mettre de l’ordre dans son cerveau.
Et là, il se sent tout coincé. Il allume un de ses mini havanes, recule le fauteuil, étire ses jambes jusqu’au bout des orteils, fait reposer sa tête sur ses deux mains nouées sur sa nuque, et finit par bâiller à s’en décrocher la mâchoire… Et merde ! Il faut bien qu’il réfléchisse !
Cela ne lui déplait pas non plus de laisser durer un peu le silence pesant. Ça lui fait les pieds au gamin. Et puis, y a pas à dire, il est emmerdé, là, sacrément emmerdé !

Toute cette histoire est une foutue merde !
Il fallait qu’il lui arrive un truc pareil à moins de cinq mois de la retraite ! Alors que depuis plusieurs années il s’est patiemment cons-truit un simulacre de petit cocon peinard… En ayant la chance de pouvoir s’entourer d’une excellente équipe. Le capitaine Henri et trois jeunes lieutenants aux dents longues, encore pleins d’illusions. Dont une femme qui n’est pas la dernière à foncer ! Une excellente brigade de gardiens de la paix.
Lui, il peut tranquillement s’occuper de ses chiffres. En faisant barrière de son mieux aux délires de l’administration. Il la laisse bosser son équipe ! Il fait juste le dos rond pour encaisser les éventuels coups de semonce. Qu’il n’ait plus rien à perdre, que ça serve au moins à ça !
Mais sur ce coup là, pas question. Tout le monde est sur les dents ! Le Préfet tanne le Directeur, le Procureur s’est déplacé en personne, la doyenne des juges d’instruction a été désignée pour suivre l’affaire… Ça chauffe.
Bien entendu, tout ce beau monde voudrait que l’affaire soit déjà résolue. Une personnalité de la ville, une enseignante très appréciée, responsable de plusieurs associations, sauvagement assassinée à son domicile. Il y a de quoi donner des vapeurs à ces messieurs de la haute. Son compagnon et son ex mari suspectés tous les deux.
Le compagnon, passe encore. Un obscur intermittent du spectacle. Mais monsieur Bergonses ! Une notabilité lui aussi, patron d’une entreprise informatique de deux ou trois dizaines de salariés, proche du député maire, et politiquement très actif. Ça chauffe.
Ça aurait été sacrément bien de le disculper vite fait le Monsieur ! Mais ce texte ! Ce brûlot trouvé sur lui au moment de son interpella-tion ! Emmerdé qu’il est le commissaire !

- J’y crois pas, là ! Il avait donc ce document sur lui ?
Il voulait nous faciliter le travail, ou quoi ?
- Oui, patron, il l’avait mémorisé dans une clef USB en forme de porte-clefs. Il a dû la déposer avec le reste au moment de sa mise en garde à vue. Le capitaine en a rendu compte à la juge Filipoint, qui a ordonné de regarder immédiatement ce que contenait support magnétique.
L’inspecteur Henri m’a demandé de m’en occuper, j’ai imprimé trois exemplaires de ce document nommé « Roman ».
- Il n’y a que ce fichier sur le support ?
- Non. Il semble qu’il a toujours sur lui les sauvegardes de ses données importantes. Le nom de ce fichier Word directement enregistré sur la racine du support m’a intrigué. Dès que j’ai compris que c’était une sorte de journal, je l’ai montré au capi-taine. Quand la juge a appelé il lui en a dit deux mots.
Elle s’est aussitôt énervée et a exigé qu’on le lui transmette immédiatement. J’ai fait les impressions, je l’ai lu, j’en ai fait une synthèse pour le capitaine. Il s’est occupé de faire suivre, j’en avais gardé un exemplaire pour votre retour.
- Putain de putain ! On avait bien besoin de ça ! Bon, en fait, ce n’est qu’une sorte de journal intime. Mais justement ! Ce qu’il raconte, avec la mère Filipoint… Il est bon pour la romaine !
- Mais la juge est renommée pour la rigueur de son travail et la précision de ses investigations !
- Renommée, tu dis ? Waarff ! Rigoureuse ? Waarff, waarff !! D’une rigueur extrême, oui, comme tu pourras t’en rendre compte !


« Comment tout expliquer en quelques phrases à ce jeunot ? La juge Filipoint est la doyenne des juges d’instruction. Guère plus jeune que moi. Ça fait des années que nous bossons ensemble. Et avec elle, pas de doute, tout doit filer droit… Rigoureuse et précise, indiscutablement. Droite et réglo. Tout le monde le reconnaît. Instruction à charge et à décharge. Professionnelle. Toujours. Enfin, presque. Car il y a une seule chose qui peut lui faire, d’une certaine manière, péter un câble : les affaires de mœurs. Elle est coincée du cul, la vieille ! Méchamment. Vieille fille catho caricatu-rale. Et quand elle va lire ça ! Nom de Dieu ! Si le Procureur avait su avant, c’est sûr, il ne lui aurait pas confié ce dossier. Mais maintenant… »

Le commissaire regarde l’inspecteur et hausse les épaules.

- Bon, nous, dans tout ça, il va falloir relativiser et savoir garder nos distances. Nous ne sommes pas les godillots de la juge, hein ?
- … …
- C’est sûr, qu’à lire ce torchon ! (Bien entendu, Henri va vérifier que ce ne sont pas de purs fantasmes.) En lisant, dès le pre-mier coup d’œil, je suppose que tu tires les mêmes conclusions que moi : on se retrouve avec de sacrés mobiles à la fois pour les deux témoins suspects !
- Je ne suis pas allé aussi loin, patron. Je tape les rapports, déjà. Et les conclusions, c’est la partie du capitaine Henri, non ? Des mobiles ? Enfin, dans ce texte, tous les deux sont présentés comme amoureux fous de la victime !
- Justement ! Justement ! Le mari essaye de raccrocher sa femme. Il y parvient presque. Et elle lui échappe. Il vient la re-lancer chez elle (chez eux !), ça tourne mal, et il la trucide de désespoir.
Quant au compagnon en titre, il rentre d’une mission en province. Madame Bergonses lui dit la vérité, peut-être lui annonce qu’elle va le quitter, il devient fou, et la tue. Les deux se tiennent mon petit. Les deux se tiennent.
- Oui, c’est vrai, ces hypothèses m’ont traversé l’esprit. Mais… …
- Mais ?
- Il y a aussi le cancer. Le mari a fait le serment à sa femme de ne pas la laisser souffrir. Il pourrait avoir voulu lui éviter toutes les souffrances à venir.
- Et pour cela il aurait arraché le bustier de son épouse et supplicié son corps ??
- Pour se protéger et écarter les soupçons, un criminel est capable du pire !
- Ah, le beau cas d’école que ce serait, hein ! Non, mon petit gars, non ! Toutes les pistes doivent être envisagées, c’est évident. Ce mec amoureux fou mais résigné, tel qu’il apparaît dans ses écrits, mutiler le corps de l’être aimé ? Non, non, j’en suis certain. Je ne le « sens » pas.
Vois-tu petit, le flair dans notre métier, c’est primordial. Même s’il faut aussi savoir distancier et veiller à toujours tout contrôler. Je ne le sens pas. Pas du tout. Par contre, une crise de jalousie !… De l’un ou de l’autre, possible. Etrange, mais possible.
Où en êtes-vous de la vérification de l’alibi du jeune Vanneaux ?
- Il est toujours très choqué. Sincèrement, je ne crois pas du tout à une quelconque culpabilité en ce qui le concerne. J’ai enregistré sa déposition, avant de le laisser partir. Il est chez un frère, à Paris. Aucune charge contre lui pour le moment.
Pourtant, c’est vrai qu’il ne parvient pas à être précis. Tout est flou. Il a finalement reconnu être parti de Nantes à 13 heures et non à 17 heures comme il l’avait déclaré initialement.
- Mais c’est bon, ça ! On ne raconte pas des histoires sans raison ! Donc il était bien arrivé à Paris, et il pouvait se trouver à EVRY au moment du crime ! Il est fichu le p’tit gars. Tu « ne crois pas du tout » ! Mon petit, ce n’est pas une expression à employer dans notre boulot ! Et il dit quoi, maintenant ?
- Il déclare être resté à la gare de Lyon dans un café, à attendre pour ne pas arriver trop tôt chez lui.
- Elle est bonne, celle-là ! Mais vérifiez Nom de Dieu, vérifiez !
- Henri s’en occupe, patron.



Fait chier le patron ! Lamaison sent passablement la pression monter. Il le respecte le patron, c’est sûr. C’est un monsieur. Il a entendu raconter bon nombre de ses hauts faits professionnels. Il en a débroussaillé de sacrées affaires ! Autrefois ! Le fameux « flair » dont il parle. Mais maintenant, ce gros veau avachi sur son bureau, à longueur de journée plongé dans ses chiffres, qui empeste avec ses havanes qu’il continue à fumer sans vergogne en dépit des lois et des règlements ! Même le Directeur a mis les pouces sans obtenir qu’il se plie aux règles. « C’est comme ça ou vous entamez une procédure de licenciement pour faute grave ! » A quelques courtes années de la retraite !
Quand le grand patron lui a annoncé que lui, le petit inspecteur Lamaison, allait partager provisoirement le bureau du commissaire, il n’en a pas cru ses oreilles. C’est vrai, il est suffisamment sur le terrain ou en réunion avec les collègues, mais quand même ! Il a d’abord pensé que le patron ne l’encadrait pas et voulait le casser. Mais non ! Il le paterne presque.


« Il était tard hier au soir, nous traînions vaguement, quand l’affaire est tombée. Henri était parti en urgence quelques instants plus tôt avec deux voitures de policiers en tenue. J’ai bien été un peu surpris quand j’ai compris qu’on appelait le patron à la rescousse. Le vieux s’est rembruni. En enfilant sa veste il a lancé : « Viens petit, je crois que cette fois tu vas voir ta première grosse affaire. ». J’ai suivi. Curieux et émoustillé. Pas pour longtemps.
Bordel, c’était pas beau ! Bon, un crime est un crime. Mais là !
Les voisins n’avaient sans doute jamais eu l’occasion de voir pareille animation autour de ce petit pavillon du vieil Evry. Pas moins de trois véhicules de police. Le médecin légiste. La police scientifique. La voiture du Procureur accompagnée de la juge arrivait en même temps que nous. Un silence surprenant régnait sur ces va et vient incessants.
Le corps était au milieu de la salle de séjour. Sur le dos, les bras en croix. La bouche et les yeux grands ouverts, sous les flashes des photos prises par les policiers, le visage de cette belle femme exprimait encore l’étonnement. Sous le sein gauche, un énorme amas de sang et de chairs déchiquetées. Pas besoin d’être médecin légiste pour comprendre que le coup de feu avait dû être tiré quasiment à bout portant. Plutôt avec un gros calibre.
Mais le plus horrible, ou du moins ce qui choquait le plus, c’est que le léger chemisier de saison avait été arraché. Après le meurtre, et sauvagement, à en croire les pièces de tissu éparses. Et sur le sein droit, une croix sanguinolente, faite semble-t-il avec hargne à l’aide d’une arme blanche. Le téton en est à moitié arraché. J’ai détourné la tête. Une si belle femme !
Près du corps, assis sur le bord d’un fauteuil, les yeux hagards, les bras ballants, un jeune homme. Je note au passage qu’il doit être très beau garçon. Mais là !
Deux gardiens sont auprès de lui. Le patron me serre le bras et me fait un signe du menton. Il veut que je prenne en charge le gars. Juste les premières constatations. Il doit penser qu’il vaut mieux qu’un jeune s’occupe de lui. Le type est profondément choqué. On le serait à moins.

Il était en déplacement en province, à Nantes, depuis une semaine. Il travaille dans le spectacle semble-t-il. Intermittent. J’ai pas tout compris. On verra plus tard. Il est arrivé à Paris par le TGV de 19 heures 15. Il a ensuite pris le RER. Sa femme ne l’attendait pas à la gare d’Evry comme prévu. Il a pris un taxi. Il est arrivé ici vers 20 heures 30. Et il l’a trouvée ainsi. Il a appelé les secours. Après il ne sait plus.
Je dois lui arracher les mots uns par uns. Il est hagard. Je ne pourrai pas en tirer grand-chose de plus pour le moment. Il va falloir que je vérifie ses dires. La routine. C’est un peu écoeurant de toujours douter de tout.
Je lui demande quand même qui nous devons prévenir en ur-gence.
L’ex mari de la victime. Il est en vacances dans les Landes avec les enfants. Il y a trois gosses. Une fille de douze ans et des jumeaux de dix ans. Pauvres gamins.
Le numéro est répertorié sur la touche 5. Je demande si je peux utiliser le téléphone. C’est Ok, la police scientifique l’a déjà examiné. La touche du répondeur clignote. Je fais signe au capitaine, lui et le patron s’approchent. Nous écoutons le message (20 heures 20).

- Chérie, c’est moi, je suis arrivé. Tu n’es pas à la gare… … C’est pas grave. Il y a des taxis, je vais en prendre un. J’arrive.


Il y a d’autres messages anciens. Nous les écoutons également. Une amie, qui propose une sortie cinéma il y a deux jours. Un mec. Hier. Apparemment un collègue de la victime, qui lui demande s’il peut passer la voir. Tiens, tiens… Henri note le nom sur son calepin. Encore le compagnon. Il confirme (13 heures) qu’il arrivera bien vers 20 heures 20 à Evry, il demande si c’est Ok pour qu’elle passe le prendre. Cohérent.
Elle avait donc vraisemblablement écouté ce message.
Les services enlèvent le corps. A ma demande, le capitaine me précise l’heure probable du crime : vers 18 heures, 18 heures 30. La police scientifique continue de fouiller minutieusement. Pour le moment, aucune trace des armes utilisées. Le procureur et la juge parlent à voix basse. Mais ils se rapprochent quand ils me voient téléphoner. Je mets l’ampli.

- Allo, je voudrais parler à monsieur Albert Bergonses je vous prie.
- De la part ? (Une voix d’homme, jeune. C’est lui ou pas ? Et cette voix ne m’est pas inconnue).
- C’est personnel et très important. C’est urgent. Merci.
- Mais monsieur Bergonses n’est pas là pour le moment. Pouvez-vous laisser un message ?
- Ici l’inspecteur Lamaison du commissariat d’Evry. C’est très urgent. Savez-vous où je peux joindre monsieur Bergonses ?
- Il est monté pour quarante huit heures sur Paris. Il rentre demain. Je suis désolé. (La juge se rapproche de l’appareil. Aux aguets. Tous ses sens en éveil !)
- Peut-on le joindre à Paris ? Pouvez-vous me donner son numéro de portable ?
- Il ne le laisse jamais allumé le soir. Mais là, il dort normalement chez sa mère à Orléans.
Mais que se passe-t-il ? Quelque chose de grave ?
- Vous êtes monsieur ?
- Monsieur Michedon. Je suis le… Un ami de monsieur Bergonses.
- Désolé, je ne peux rien dire avant d’avoir joint ce monsieur. Avez-vous les coordonnées de Madame Bergonses mère ?
- Oui, bien sûr. Un instant… voila. C’est le 02 38 87 ……..
- Je vous remercie. Nous vous tiendrons au courant dès demain. Bonsoir monsieur Michedon.


La juge me semble plus qu’émoustillée. Très calme, mais émoustillée ! Comment dire ? Un épagneul à l’arrêt devant un faisan. Elle se tourne vers le patron :

- Quelle étrange coïncidence quand même ! Ce monsieur Bergonses, sensé être en vacances à Mimizan avec ses enfants est justement venu faire un saut à Paris le jour où… Bien entendu, je veux entendre ce monsieur dès demain ! Vous ne lui téléphonez pas ! Vous le faites prévenir par le commissariat d’Orléans. Qu’ils lui proposent de le rapatrier au plus tôt, dans son intérêt. Vous l’entendez dès que possible. J’attends des précisions dès demain matin, Jason. Je compte sur vous !
- Madame le Juge, si je peux me permettre… (Le procureur semble dans ses petits souliers. Ce n’est pas lui le patron ?)
Si je peux me permettre. Monsieur Bergonses n’est pas le premier quidam venu ! C’est un homme respectable et respecté de notre ville. Un proche de monsieur le Maire…
- Que je sache ! Je ne suis jamais rentré dans ces considérations monsieur le Procureur ! Je vois là une coïncidence pour le moins troublante, et j’entends éclaircir la chose au plus vite. Comptez sur moi pour éviter toute publicité inutile. Je suppose que vous ne me demandez pas autre chose ?
- Je vous ai confié cette affaire madame Filipoint ! Ce n’est pas pour m’immiscer dans votre procédure. Mais tenez-moi au courant dans les meilleurs délais, je vous prie.


Le patron impassible a observé cette passe d’armes sans un mot. Il me prend par le bras :

- Mon p’tit gars, la nuit va être courte. Je le sens pas trop, ce truc. Va pas falloir traîner. Henri et moi revenons au commissariat, et nous nous occupons de ce monsieur Bergonses. Je le fais rapatrier ici au plus vite. En tant que témoin, pour le moment. On verra ensuite.
Toi, tu t’occupes de ce jeune homme. Il s’agit pas de le laisser seul ! Tu en profites pour vérifier son emploi du temps. A tout hasard. Ramène-le avec toi au commissariat, pour enregistrer sa déposition et voir qui peut le prendre en charge.


Je ne comprends pas trop. Ou trop bien peut-être. Ce Bergonses, il brûle les pattes de beaucoup de monde me semble-t-il ! Le sieur Vanneaux, lui, ferait un coupable bien arrangeant. Un type vague-ment artiste ! Mais bon sang ! Il suffit de le regarder ! Il est sacrément secoué le mec ! Bon, de toute façon, il ne faut pas le laisser seul. Faut que je voie pour sa famille. Je dois la prévenir pour que l’on s’occupe de lui. »



L’inspecteur Lamaison ne sait pas dire pourquoi exactement, mais il éprouve spontanément de la sympathie pour ce garçon. Parce qu’ils ont à peu près le même âge ? Parce qu’il est plutôt joli garçon ? Sans doute un peu des deux. Avec aussi une réelle empathie au regard de ce que ce mec est en train de vivre. Trouver sa femme assassinée, de façon sauvage en plus, en rentrant chez soi ! Brrr ! Il en a des frissons dans tout le corps.
Il l’installe dans un bureau inoccupé cette nuit, et entreprend d’enregistrer sa déposition. C’est au moment de préciser les horaires que les choses se corsent :

- Vous êtes arrivé par le TGV de 19 heures 15. C’est ça ?
- Ou…ui, Oui, c’est ça.
- Il partait de Nantes à quelle heure ?
- 15 heures… Non, excusez-moi… 17 heures…
- Vous êtes partis de Nantes à 15 heures, ou à 17 heures ?…
- Je sais plus.
- Je vous en prie ! Essayez de vous souvenir ! A 17 heures ?
- Oui… Non… Non. Je suis parti de Nantes à 15 heures. Un collègue m’a déposé à la gare en partant.
- Vous n’êtes donc pas arrivé à Paris à 19 heures 15 !
- Non… Non… C’était un petit peu avant je crois
- Mais ce train là arrive vers 17 heures, 17 heures 15 ! Ce n’est pas la même chose !
- Oui, c’est ça, 17 heures 10 je crois. Excusez-moi…
- Mais pourquoi avez-vous dit être arrivé à 19 heures 15 ?
- Je ne sais plus. J’avais dit à ma femme que j’arriverais par ce TGV là. Alors… Tout s’est mélangé. Vous croyez que mon souci ce sont les horaires des TGV ?
- Monsieur Vanneaux ! C’est grave ! Il s’agit d’une déposition au sujet d’un meurtre ! Chaque détail peut avoir de l’importance. Je vous en prie, faites un effort !
- Pardonnez-moi J’ai du mal à rassembler mes idées. Oui, vous avez raison. Il faut tout faire pour retrouver l’assassin ! Ne rien négliger ! Rien !


Nicolas Vanneaux s’effondre en larmes, de nouveau. Lamaison patiente, le laisse se calmer un peu.

- Pourquoi avez-vous pris ce TGV là ?
- Nous avions terminé le démontage du chapiteau plus tôt que prévu. Un collègue repartait chez lui et pouvait me déposer à la gare. J’en ai profité, et j’ai pu attraper le TGV de 15 heures.
- Alors, pourquoi n’êtes-vous pas rentré aussitôt chez vous ?


Question à ne pas poser. Le mec se fiche de nouveau à chialer. Il hoquette. Il a du mal à se maîtriser.

- Putain, si j’étais rentré, tout ça ne serait pas arrivé ! J’aurais été là pour la protéger ! C’est de ma faute ! Putain !
- Avec des « si », monsieur Vanneaux, avec des « si » ! En rentrant directement, vous seriez arrivé à peu près à l’heure du crime. Peut-être auriez-vous été tué vous aussi ! Mais vous n’êtes pas rentré chez vous. Pourquoi ?
- Ma femme m’avait dit qu’elle sortirait l’après-midi. Je n’avais pas envie de me retrouver seul à la maison… J’ai traîné en attendant l’heure normale.
- Vous avez traîné ? Dans les rues ?
- Non, non, j’étais assez chargé ! J’ai traversé le pont l’Austerlitz à pied, et je me suis installé au « Train Bleu », boire un verre.
- Vous y êtes resté ?
- Oui, j’en ai profité pour me reposer.
- Quelqu’un vous a vu, peut témoigner ?
- Témoigner ? Mais je n’ai quand même pas besoin d’alibi, si ?
- Simples contrôle de routine monsieur Vanneaux. Vous l’avez dit vous-même. Chaque détail peut avoir son importance !
- Je ne sais pas. Le garçon ? Je lui ai commandé plusieurs fois des consommations.
- Ce devrait être facile à vérifier.


Quand Lamaison a fini d’enregistrer la déposition il propose au jeune homme de téléphoner pour joindre un membre de sa famille. Il est tard, mais Nicolas appelle quand même son frère. Et celui-ci arrive aussitôt. Le temps de descendre de Paris.
Pendant qu’ils patientent, Lamaison entend que les collègues d’Orléans arrivent. Il voit qu’Henri et le patron les accueillent et s’enferment dans un bureau avec l’ex mari. B.A.BA. Les deux « té-moins privilégiés » ne doivent pas se rencontrer.
Lorsque monsieur Olivier Vanneaux se présente, Lamaison laisse le frère expliquer le drame. Lui, reste toute ouïe. Attentif à la version que le témoin n°1 présente. A tout hasard.
L’aîné brusquement réagit :

- Mais Al ! Il faut prévenir Al ! Il a été prévenu ?
- Il est toujours à Mimizan avec les enfants. Les policiers lui ont téléphoné je crois.


Lamaison éprouve un brusque et violent frisson. « Et le frère connaît suffisamment l’ex mari pour l’appeler par son diminutif ! Ils se connaissent tous sur ce coup ! Pas bon, ça. Histoire de voir la réaction des deux frères, Il rectifie :

- Pas exactement. En fait monsieur Bergonses n’était pas à Mimizan mais à Paris et à Orléans. Dans l’immédiat, il est dans nos locaux, entendu par une autre équipe.
- Al « entendu » par les policiers ? Qu’est-ce que ça veut dire ça ? Vous ne soupçonnez quand même pas… ? C’est une hérésie ! Albert se serait fait couper en morceaux pour défendre sa femme ! Ce n’est pas possible ! Il faut que je lui parle !
- Désolé, personne ne peut le voir dans l’immédiat. Pour le mo-ment monsieur Bergonses n’est entendu que comme témoin. Nous vérifions les agendas, simplement.
- Et les enfants ? (Brusquement le jeune Nicolas semble revenir à la réalité) Les enfants ? Qui s’en occupe ?
- Ils sont toujours à Mimizan, sous le contrôle d’un certain monsieur Michedon.
- Dominique est là-bas seul avec les enfants ? Il faut faire quelque chose !


Ce grand frère a visiblement l’habitude de prendre les choses en main. Il serait manageur que ça n’étonnerait pas l’inspecteur. Mais celui-ci préfère garder la main :

- Nous allons nous en occuper. Les services sociaux seront prévenus si monsieur Bergonses a un empêchement.
- Les services sociaux ? Il n’en est pas question ! Malheureusement ma femme n’est pas rentrée de son stage d’orchestre. Mais dès demain je vais joindre Sophie, la sœur de monsieur Bergonses. J’espère qu’elle pourra descendre pour aider Dominique.


Il se tourne vers son frère :

- Toi, tu vas avoir d’autres choses à penser dans l’immédiat. Il vaut mieux que les enfants restent là-bas quelque temps.


Puis de nouveau vers l’inspecteur :

- Je ne peux vraiment pas parler quelques petites minutes à monsieur Bergonses ? … … Bien. Vous lui direz que je suis au courant. Je m’occupe de prévenir son avocat et sa sœur dès demain matin. Je vous téléphonerai également pour savoir ce qu’il en est. Quant à mon frère, il va loger chez moi quelques temps. Il est exclu qu’il reste seul. Vous n’avez plus besoin de lui ? Parce que là… Je ne voudrais pas trop tarder.

On appelle ça prendre la direction des opérations, ou alors l’inspecteur y perd son latin ! Bon, si ça lui fait plaisir ! Le policier est vraiment crevé, et il doit encore attendre que le patron en ait fini avec l’ex mari. Il les laisse donc partir tous les deux avec même un certain soulagement.



Le commissaire Jason, accompagné du capitaine Henri, a fait entrer le mari dans son bureau en lui présentant ses sincères condoléances. En s’excusant de devoir l’importuner avec des questions dans de telles circonstances. Mais la police souhaite faire au plus vite. Le mari semble réellement très choqué, très abattu. C’est dingue, dans cette histoire, les hommes semblent particulièrement affectés ! Enormément affectés. Trop ?
Monsieur Bergonses redresse un peu son dos voûté. Il regarde le policier droit dans les yeux.

- Je vous en prie, vous faites votre travail. Mais pourquoi m’avoir fait conduire ici ? Je veux voir ma femme.
- Ce n’est pas possible, monsieur. Elle est actuellement examinée par les services de police.
- Vous voulez dire que vous faites pratiquer une autopsie ? Mais pourquoi ? Vos collègues m’ont dit qu’elle avait été tuée par une arme à feu !
- L’autopsie est obligatoire et systématique en cas de mort violente. Je comprends votre émotion. Nous ferons en sorte que vous puissiez la voir dès que possible.


Les collègues d’Orléans semblent en avoir dit le minimum. Conformément aux consignes. Ce type ne fait allusion qu’à une mort violente. Il ignore les circonstances exactes. Ou affecte de les ignorer. Non, son regard est droit et franc. Prudence quand même : le commissaire en a vu d’autres. Henri va enregistrer la déposition. Précisions sur l’emploi du temps de la personne. Sans plus. Ils verront ensuite.
Dans son for intérieur, le policier souhaite sincèrement que monsieur Bergonses ait un alibi en béton. Il n’a pas aimé le regard de prédateur de la juge lorsqu’elle a appris que l’homme était dans la région au moment du meurtre. Il la connaît bien. Un soupçon a germé dans son esprit, et elle ne laissera rien passer, tant qu’elle n’aura pas de suspect plus crédible. Or, une histoire de jalousie, de mari bafoué, jaloux et vengeur, c’est tellement facile ! Et fréquent dans leurs dossiers.


Les choses se tiennent. L’ex mari semble en effet avoir des justifications claires et sans ambigüités. Il a passé quelques jours de vacances à Mimizan avec les enfants, son ex femme et son nouveau compagnon. Il semble que leur séparation soit assumée paisiblement, il ne manifeste aucune animosité vis-à-vis de celui qui l’a remplacé dans le cœur et dans le lit de celle qui était encore son épouse. Il est remonté sur Paris par obligation professionnelle. Il a passé la journée chez un de ses clients. Avec beaucoup de témoins. Après un passage par ses bureaux, il a pris le train de 19 heures 15 pour Orléans où réside sa mère. Il n’est pas repassé chez lui à Evry. Le timing est serré. C’est matériellement impossible qu’il ait pu aller trucider sa femme puis rejoindre tranquillement la gare d’Austerlitz à temps ! Ou alors, il aurait fallu que le crime soit prémédité et l’organisation tirée au cordeau. Or la scène du crime fait plutôt penser à un acte spontané sans préméditation. Quoique…
Dans le domaine des mises en scène, il en a vu bien d’autres, le patron. « On » ne se balade pas avec un gros calibre sans intention précise. Et il ne croit pas à un crime crapuleux. Trop tôt dans la soirée, pour que ce soit des cambrioleurs. Et ce sein mutilé ! Un acte symbolique. Dont il lui faut trouver la signification.
Ils n’ont aucune charge contre le témoin. Ils ne peuvent le retenir indéfiniment. Le capitaine le laisse rentrer chez lui, en lui deman-dant de se tenir à la disposition de la police jusqu’à nouvel ordre. Ses services le préviendront lorsqu’il sera possible qu’il aille se recueillir auprès du corps de sa femme.
Le capitaine a quand même demandé à un de ses hommes d’effectuer une surveillance discrète du bonhomme.
Simple précaution. La routine.


Henri fulmine. Ridicule ! Bergonses s’est comporté comme un con ! Qu’avait-il besoin de raconter des salades sur son emploi du temps ? Il devait bien se douter que ses services allaient tout vérifier !
Dès l’ouverture des bureaux le matin, son équipe a pris contact avec le fameux client de l’ex. Et la vérité était très simple : Ils ont été en réunion toute la matinée. A midi, le suspect a invité le PDG dans un restaurant des Champs Elysées. Le repas s’est terminé vers 14 heures 30, au plus tard vers 15 heures. Et après ? Le trou. Le méga trou qui ne pouvait être rempli par un simple « passage » dans ses bureaux !
Le gars avait largement le temps de s’organiser, d’aller déposer ses bagages quelque part vers Austerlitz, de louer un véhicule ou prendre le train pour Evry. Puisqu’ils s’étaient vus une dizaine de jours auparavant, il savait que sa femme serait seule, son compagnon encore à Nantes. Voulait-il chercher une explication ou régler le sort de son épouse une fois pour toutes ? Et le problème de l’arme ? Ouais.
Des questions encore. Mais pour la première fois dans cette affaire un scénario crédible.

Le capitaine Henri appelle aussitôt son homme en planque près du domicile du témoin. En lui demandant de ramener fissa le bonhomme au commissariat.
Et cette fois, sans état d’âme, il va le mettre en garde à vue. En général, vider ses poches et se retrouver assis sur un banc derrière des barreaux, ou, ici, derrière une vitre blindée, aide vite fait à retrouver la mémoire !
Henri informe le Commissaire. Jason semble très tendu.